Dans un monde polarisé par les réseaux sociaux, et fracturé par les conflits, vingt-cinq chercheurs et praticiens – psychiatres, philosophes, juristes, enseignants – ont uni leurs expertises pour démontrer qu’une autre voie demeure possible. Leur ambition : faire de la non-violence une compétence éducative aussi fondamentale que l’apprentissage de la lecture. Entretien avec Frédérique Guénot, co-directrice de l’ouvrage, et enseignante à Ascencia Business School.
Quel est le message central de votre livre Éduquer à la non-violence ?
Frédérique Guénot : Notre message tient en une formule, apprendre à désamorcer la violence, c’est former à la pensée critique et à l’empathie raisonnée. Dans un monde saturé de peurs instrumentalisées et de tensions exacerbées, il s’agit d’une véritable pédagogie du courage, celle qui refuse de capituler devant la brutalité ambiante.
Vous suggérez que l’éducation constitue notre dernière chance de faire société ?
Frédérique Guénot : Notre conviction repose sur l’idée simple mais décisive, que la violence n’est pas une fatalité inscrite dans notre patrimoine génétique, mais un comportement socialement transmis que l’on peut prévenir et transformer par l’éducation.
À travers plus d’une vingtaine de contributions interdisciplinaires, nous démontrons dans notre ouvrage, que la non-violence ne relève ni d’une posture morale naïve ni d’un idéalisme désincarné. Elle constitue une compétence concrète, fondée sur trois piliers essentiels : la lucidité face aux mécanismes de violence, la responsabilité individuelle et collective, et l’écoute active d’autrui.
Vos détracteurs ne manqueront pas de vous accuser de naïveté. Dans la cour de récréation, face au harcèlement scolaire, quelle efficacité peut-on attendre de la non-violence ? N’est-ce pas faire preuve d’irresponsabilité que d’enseigner ces principes dans un monde inexorablement brutal ?
Frédérique Guénot : C’est précisément ce malentendu que nous nous employons à dissiper. La non-violence n’a strictement rien à voir avec la passivité ou la soumission. Mahatma Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela n’étaient pas des idéalistes déconnectés du réel : c’étaient des stratèges d’une redoutable efficacité.
Prenons un exemple concret : un enfant victime de harcèlement scolaire. Lui dire simplement « ne réponds pas » constitue effectivement une forme d’irresponsabilité. Mais l’éduquer à la non-violence relève d’une démarche tout à fait différente. Il s’agit de lui apprendre à identifier les mécanismes du harcèlement, à trouver des alliés parmi ses pairs, à s’adresser aux adultes de confiance, à développer une force intérieure qui ne dépende pas du regard d’autrui, et enfin à savoir reconnaître les situations où la défense physique devient nécessaire. L’anthropologue René Girard a très bien analysé ce qu’il nomme la violence mimétique : répondre à la violence par la violence, c’est entrer dans une spirale d’escalade où plus personne ne contrôle l’issue. « Tu me frappes, je te frappe plus fort, tu reviens avec tes camarades… » La non-violence, c’est refuser de devenir l’otage de la violence d’autrui. C’est conserver la maîtrise de ses actes et de ses choix.
Plus concrètement, quelles sont vos préconisations ? S’agit-il d’ateliers de méditation ou de communication bienveillante ? Comment ces approches peuvent-elles fonctionner dans les établissements situés en zones sensibles, là où certains enseignants subissent eux-mêmes des agressions ?
Frédérique Guénot : Nous disposons d’exemples tangibles et de résultats mesurables. Jérôme Palazzolo, psychiatre et professeur de psychologie clinique et médicale à l’Université Internationale Senghor d’Alexandrie, appréhende la violence comme un enjeu majeur de santé publique, au même titre qu’une pathologie épidémiologique. Son approche privilégie l’intervention précoce, avant que les situations ne dégénèrent. Dans une école primaire marseillaise où il est intervenu, la formation des enseignants au repérage des signaux faibles a permis de réduire de 40% les incidents violents en l’espace d’une année.
Comment moduler ces enseignements dans les pratiques et les inscrire à l’avenir, dans les cycles de scolarité ?
Frédérique Guénot : Nos contributeurs convergent vers trois axes d’intervention essentiels. D’une part, prévenir dès l’école primaire en considérant cette question comme prioritaire. L’investissement éducatif précoce s’avère infiniment plus efficace et moins coûteux que la réparation tardive. Un enfant de six ans qui apprend à nommer ses émotions et à gérer sa frustration ne devient pas l’adolescent violent de quinze ans. D’autre part, former systématiquement les acteurs éducatifs à la communication non-violente et à l’éthique du care. Les travaux d’Albin Hamard, docteur en anthropologie cognitive, de Stéphane Ginocchio, enseignant au Collège de Paris International et conférencier en management et neuro-pédagogie, ainsi que d’Arnaud Lacaille, docteur en sciences de l’éducation et enseignant à l’université d’Orléans, démontrent que la bienveillance, loin de constituer une simple disposition affective, représente une compétence professionnelle qui s’enseigne et se perfectionne.
Un directeur d’établissement de Bobigny en témoigne : « Avant la formation, je gérais les conflits exclusivement par le biais de sanctions. Désormais, je dispose d’outils pour désamorcer les tensions en amont. La transformation est radicale. » Enfin, refonder l’éducation à l’esprit critique pour affronter les nouvelles formes de violence symbolique : désinformation, manipulation algorithmique, cyberharcèlement, radicalisation en ligne. C’est ce que nous nommons la « non-violence cognitive » : une pédagogie de la lucidité qui refuse de se laisser manipuler par ce que nous appelons les algorithmes de la colère.

Vous qualifiez la violence de « comportement appris ». Mais face à l’actualité internationale, aux guerres, au terrorisme, ne niez-vous pas une certaine réalité anthropologique ? L’histoire de l’humanité semble témoigner d’une violence intrinsèque à notre espèce.
Frédérique Guénot : C’est précisément sur ce point que les sciences du comportement apportent un éclairage déterminant. Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale à l’Université Grenoble Alpes, le démontre avec rigueur : la violence ne constitue pas une essence anthropologique immuable, mais une potentialité comportementale qui se déclenche dans des contextes spécifiques – injustice ressentie, humiliation subie, peur instrumentalisée, frustration collective. Je vous propose de considérer l’histoire sous un autre angle. Certes, l’humanité a connu des guerres innombrables. Mais qu’est-ce qui a véritablement permis à notre espèce de survivre et de prospérer ? La coopération. L’entraide. La régulation pacifique des conflits. Les civilisations durables ne sont pas celles qui ont glorifié la violence, mais celles qui ont su l’encadrer et la limiter. Ce qui relève de notre nature profonde, ce n’est donc pas la violence elle-même, mais notre capacité permanente à arbitrer entre domination et coopération, entre réflexe et réflexion. L’éducation détermine l’issue de cet arbitrage fondamental. Les faits viennent conforter cette analyse : dans les pays scandinaves qui ont massivement investi dans l’éducation à la résolution non-violente des conflits dès les années 1970, les taux de criminalité violente ont chuté de 60% en deux générations.
Le sport est souvent présenté comme un moyen de « canaliser » la violence. S’agit-il d’une réalité ou d’un mythe tenace ?
Frédérique Guénot : La question mérite une réponse nuancée, car le sport constitue un espace éminemment paradoxal. Céline Froissart, formatrice d’adultes spécialisée dans la gestion des agressions et l’accompagnement par l’aïkido, l’exprime avec justesse : tout dépend de la culture éducative qui structure la pratique sportive. Un même sport – prenons l’exemple de la boxe – peut former des individus violents ou au contraire des jeunes disciplinés et respectueux. La différence fondamentale réside dans l’approche pédagogique de l’entraîneur. Lorsque la pratique sportive repose sur le respect scrupuleux des règles, l’esprit d’équipe, la maîtrise de soi et la gestion de la frustration, elle devient un formidable laboratoire d’éducation à la civilité. Mais lorsqu’elle se trouve instrumentalisée par l’obsession de la performance, la glorification de la rivalité ou le culte de la domination, elle reproduit et amplifie les logiques de violence qui traversent nos sociétés.
Un club de rugby toulousain illustre parfaitement cette distinction. Cet établissement, autrefois réputé pour ses débordements violents, a vu son entraîneur instaurer une règle simple : après chaque rencontre, les joueurs des deux équipes partagent un moment convivial. Le bilan, trois années plus tard, est éloquent : zéro bagarre, alors que ces incidents étaient auparavant récurrents.
Votre insistance sur la notion de « bienveillance » ne relève-t-elle pas d’un certain privilège de classes favorisées ? Dans les quartiers difficiles, dans les entreprises soumises à de fortes tensions, les individus doivent avant tout survivre. Ont-ils vraiment le loisir de cultiver la bienveillance ?
Frédérique Guénot : Cette objection, fréquemment formulée, repose sur un contresens fondamental. La bienveillance ne constitue nullement un luxe moral réservé à quelques privilégiés disposant du temps de philosopher sur le vivre-ensemble. Elle représente au contraire une infrastructure relationnelle indispensable, particulièrement dans les environnements les plus dégradés. Plusieurs de nos contributeurs ont travaillé dans des collèges classés en réseau d’éducation prioritaire renforcé et dans des entreprises traversant de graves crises. Leur constat est le même : la bienveillance n’est pas un supplément d’âme, mais une condition de survie collective. Permettez-moi de citer un exemple particulièrement éclairant : un hôpital public de Seine-Saint-Denis, au bord de l’implosion. Burn-out en série, violences entre collègues, démissions en cascade. L’établissement a introduit des temps d’écoute hebdomadaires et formé les cadres à la communication non-violente. Six mois plus tard, l’absentéisme avait diminué de 30% et l’ambiance de travail s’était radicalement transformée.
Plus les contextes sont difficiles, plus la bienveillance devient nécessaire. Elle rétablit la confiance là où règne la défiance, elle réhumanise les relations là où domine l’instrumentalisation, elle redonne aux acteurs la capacité d’agir ensemble plutôt que les uns contre les autres.
Vous semblez considérer les réseaux sociaux comme intrinsèquement toxiques. Pourtant, des millions de personnes les utilisent quotidiennement sans manifester de comportements violents. N’exagérez-vous pas leur impact ?
Frédérique Guénot : Les constats de nos contributeurs sont unanimes et les chiffres particulièrement préoccupants. Nous assistons à une extension et une diversification sans précédent des formes de violence, familiales, scolaires, institutionnelles, numériques. Les réseaux sociaux jouent indéniablement un rôle d’amplificateur pathologique dans cette diffusion. Leur architecture algorithmique exploite méthodiquement nos biais cognitifs : elle amplifie l’indignation qui génère des clics, récompense la colère qui suscite le partage, et invisibilise systématiquement la nuance qui appelle à la réflexion. Une étude menée dans cent quarante collèges français révèle que 73% des élèves de quatrième ont été exposés à des contenus haineux ou violents en ligne au cours du mois écoulé.
Cette violence ne demeure jamais confinée au virtuel : elle contamine les cours de récréation, les salles de classe, les familles. Nous sommes entrés dans l’ère de ce que nous nommons une « hypnocratie numérique », où la propagande devient horizontale, virale, et s’auto-entretient dans des bulles de plus en plus hermétiques. La seule issue viable réside dans l’éducation à la lucidité : apprendre à se déconnecter cognitivement, à ne pas se laisser happer par le flux hypnotique des émotions manufacturées, à retrouver cette lenteur du jugement qui seule permet le discernement.
Face à l’explosion des théories complotistes, de la désinformation et de la haine en ligne, n’est-il pas déjà trop tard ? Comment espérer « éduquer » des individus qui rejettent par principe toute forme d’autorité intellectuelle ?
Frédérique Guénot : Il n’est jamais trop tard tant qu’il existe des enseignants, des éducateurs et des citoyens capables de réintroduire du sens là où règne le chaos, de la méthode là où prospère la confusion. Les théories complotistes ne se développent pas sur un terrain vierge. Elles prospèrent sur un triple terreau : la solitude sociale, la défiance institutionnelle et l’absence d’éducation critique. Combler ces carences, c’est assécher leur source de propagation. Pour preuve, un professeur d’histoire-géographie en Vendée, confronté à des élèves contestant la réalité du réchauffement climatique, a choisi une approche remarquable. Plutôt que de les accuser de complotisme, il leur a proposé un défi : « Trouvez-moi les meilleures preuves contre le réchauffement climatique, et nous les examinerons ensemble avec rigueur. » En cherchant, les élèves ont découvert par eux-mêmes les failles et les manipulations des arguments climatosceptiques. Trois mois plus tard, 80% d’entre eux avaient modifié leur position. L’éducation ne combat pas les croyances par la moquerie condescendante ou le mépris. Elle procède par la réintroduction patiente du doute méthodique, du débat contradictoire et de la connaissance rigoureuse. C’est un travail de longue haleine, souvent ingrat, mais c’est le seul qui vaille véritablement. Détricoter les théories complotistes, c’est d’abord retisser la confiance dans les institutions, dans le savoir, dans la communauté humaine.
Pourquoi avoir publié cet ouvrage précisément maintenant ? Face à une violence devenue systémique, n’est-ce pas un combat perdu d’avance ?
Frédérique Guénot : C’est précisément parce que le combat est difficile qu’il devient nécessaire. La désinformation s’est imposée comme une arme massive de déstabilisation démocratique. Elle ne se contente pas de tromper : elle manipule les affects, fracture les sociétés, sape la confiance dans les institutions et affaiblit la capacité collective à délibérer rationnellement. Former à l’esprit critique, à la vérification rigoureuse des sources, à la lenteur salutaire du raisonnement constitue désormais un enjeu de sécurité publique. C’est ce que nous nommons, avec plusieurs contributeurs, la « non-violence cognitive » : une hygiène mentale collective face au chaos informationnel. L’éducation ne doit plus se limiter à la transmission de savoirs disciplinaires.
Elle doit impérativement apprendre à penser contre la peur et contre la manipulation, ces deux leviers fondamentaux de la désinformation. Il s’agit de former des citoyens capables de résister à l’emprise des émotions manufacturées, de suspendre leur jugement le temps d’examiner les faits, de débattre sans se déchirer. Dans une démocratie fragilisée par la désinformation systémique, cette éducation à la lucidité devient le dernier rempart. C’est une question de survie politique. Nous n’avons pas le luxe du pessimisme.
Enseigner la non-violence
Sous la direction de Frédérique Guénot et Olivier de Lagarde
Post-face de Philippe Tassi
Éditions EMS, 2025
Le book de Paul SYREN, notre photographe, est à découvrir ici

