Les rubans de l’œuvre de Rébecca Fabulatrice redonnent vie à l’oublié, transforment le banal en objet poétique et interrogent notre rapport à la mémoire, au corps et au désir. Dans un univers saturé d’images et de consommation, certaines pratiques artistiques semblent presque réactives, comme des gestes de résistance silencieuse.
Rébecca ne travaille pas sur le neuf : elle récupère des objets rejetés, des matériaux invendus, des fragments hors du goût ou de la mode. Mais loin de les exposer tels quels, elle les transfigure. « Les objets utilisés, souvent oubliés, rejetés, en dehors du goût, nous sont familiers parce qu’ils sont archétypaux ou quotidiens. Enrubannés, gainés, costumés, porteurs d’une mémoire, ils reviennent à nous, aimables et splendides. »

Il y a dans son geste une dimension critique : il questionne notre rapport à la consommation, à l’obsolescence et à la valeur. La société jette, oublie, trie ; Rébecca, elle, ralentit le temps, fige un fragment de quotidien, et révèle sa densité symbolique. Les objets deviennent lieux de fabulation, support d’une narration silencieuse qui nous engage autant intellectuellement qu’émotionnellement.
Le ruban comme médium et métaphore
Son matériau emblématique, le ruban de lingerie issu des invendus de grandes marques, est à la fois outil plastique et symbole critique. Il permet de sculpter « à l’envers », d’envelopper, de transformer, de fétichiser : « Le ruban me permet de donner forme, perdre forme, greffer forme… Du précis au flou, explorant leur contour, les soignant, les fétichisant. »

Ce geste, à la fois délicat et méthodique, rappelle les rituels anciens : momification, soins corporels, enveloppements sacrés. Mais il interroge aussi nos perceptions contemporaines : qu’est-ce que le soin ? qu’est-ce que la valeur ? Et surtout : que faisons-nous de ce qui n’a plus d’usage apparent ? Dans ses cocons, le ruban devient peau, protection, fil de lien, évoquant à la fois l’enfant en bas âge et la momie, et conférant à ses œuvres une densité anthropologique rarement explorée dans le champ du textile contemporain.
L’œuvre de Rébecca opère sur trois niveaux, le ruban, matière issue du rebut industriel, transformée en objet poétique, l’objet, détourné, revalorisé, interrogé, le « regardeur« , qui devient complice et témoin d’un geste intime et critique. Ce triple recyclage n’est pas qu’esthétique : il est philosophique. Il nous rappelle que la valeur est relativement construite, que la beauté naît de l’attention, et que la complicité entre œuvre et spectateur est essentielle à l’expérience artistique.
Entre tendresse et critique sociale
Il serait tentant de réduire le travail de Rébecca Fabulatrice à une simple poésie tactile, mais sa démarche porte également un regard critique sur le monde contemporain. En enrubannant les invendus de grandes marques, elle souligne l’absurdité d’une société de consommation où l’excès et le rejet sont constants. Chaque cocon est à la fois objet de contemplation et manifeste discret, mêlant tendresse, fétichisme et réflexion socioculturelle. Cette tension entre douceur et critique donne à son œuvre une force singulière. Les installations oscillent entre intime et universel, entre fragilité et densité, entre humour et gravité, offrant au spectateur une expérience sensorielle et réflexive.

Un art de la transformation et de la complicité
Rébecca Fabulatrice ne se limite pas à la sculpture ou au textile : elle réinvente le regard sur le monde, invite à la complicité et au questionnement, et transforme le quotidien en espace de fabulation poétique et critique. Ses rubans, cocons et liens ne sont pas seulement des objets : ils deviennent médiateurs, révélateurs et transmetteurs d’émotion et de mémoire.
Dans un contexte où l’art contemporain est souvent spectacle, Rébecca privilégie l’intimité, le processus et le geste, offrant une réflexion à la fois sensorielle, critique et profondément humaine. Elle nous rappelle que, même dans l’oubli ou le rejet, le monde peut se révéler splendide et fascinant.
Site Web : www.rebeccafabulatrice.com/
Actuellement représentée par la Galerie Laurent Rigail, 40 rue Volta 75003 Paris
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