Depuis quarante ans, l’univers de la photographe Ellen von Unwerth échappe à toute tentative de domestication. Il oscille — avec une constance presque insolente — entre la pétillance d’un théâtre visuel et une forme d’anarchie maîtrisée, où le glamour se fissure toujours au profit d’une énergie plus libre, plus indocile. Avec My Circus, présentée au Fotomuseum aan het Vrijthof Maastricht, l’artiste revient à une matrice fondatrice : le cirque, non comme motif décoratif, mais comme structure mentale, comme dramaturgie du regard.
Ce retour n’a rien de nostalgique. Il est au contraire une relecture aiguë de ce qui, dès l’enfance, a façonné son langage visuel. Le Circus Roncalli, cofondé par André Heller, fut pour elle un apprentissage du monde — un monde où l’illusion ne s’oppose pas au réel mais le révèle.
Pour la photographe, le cirque est un lieu où règnent l’illusion et la liberté.
Dans cette perspective, la photographie de von Unwerth s’inscrit à rebours de toute fixité. Elle procède par glissement, par débordement. Les images semblent souvent prises à la dérobée, comme si elles échappaient à leur propre mise en scène : « les meilleures images sont celles que je prends à la hâte », confie-t-elle. Le flou, le mouvement, l’éclat de rire deviennent alors des outils esthétiques autant que des positions : refuser la pose, c’est refuser l’assignation.

Ce que ses images donnent à voir, ce ne sont pas des compositions figées mais des fragments de récit, des scènes ouvertes. Comme si chaque photographie n’était qu’un plan extrait d’un film plus vaste, laissé à l’imagination du spectateur.
Burlesque et subversion : « L’humour rend résilient. »
C’est sans doute là que réside la singularité de son œuvre : dans cette capacité rare à conjuguer la sensualité et le rire, la sophistication et l’excès. Lorsque Naomi Campbell apparaît avec des bigoudis improvisés ou que Kylie Minogue se met en scène dans une illusion de prestidigitation, ce qui se joue dépasse la simple fantaisie.
Von Unwerth introduit dans l’image de mode une dimension burlesque, presque irrévérencieuse, qui en déplace les codes. Le glamour n’y est jamais figé : il vacille, se moque de lui-même, se réinvente dans l’exagération.
La photographe fabrique des icônes
Sous son objectif, les mannequins ne sont jamais des surfaces de projection passives. Claudia Schiffer, Kate Moss, Linda Evangelista — toutes deviennent les co-autrices de leur image : « Elles apportaient leur propre personnalité. » La photographie emblématique de Claudia Schiffer pour Guess ne se contente pas de révéler une ressemblance avec Brigitte Bardot : elle participe à la construction d’un mythe contemporain. Chez von Unwerth, l’image ne capture pas une icône — elle la produit.

« L’émotion a disparu du monde de la mode. »
À travers My Circus, c’est aussi une époque qui affleure — celle d’une mode encore traversée par l’expérimentation, l’excentricité, le désir de narration. Face à un présent que la photographe perçoit comme plus normé, son œuvre prend une dimension presque critique. Le climat contemporain, plus prudent, plus interprétatif, re-configure également les conditions de création. « Je montre la féminité sous toutes ses facettes. » Sans renier les avancées nécessaires, la photographe Ellen von Unwerth interroge ce que cette nouvelle vigilance fait à la spontanéité, à l’audace, à la liberté intérieure.
Les débats sur le male gaze ou le female gaze semblent ici insuffisants. Car il existe, dans cette œuvre, un regard autonome — un regard von Unwerth. Un espace où les femmes ne sont ni objets ni manifestes, mais des présences complexes, contradictoires, vivantes. Peut-être est-ce pour cela que la figure de Marilyn Monroe demeure une obsession. Non comme fantasme, mais comme incarnation ultime de cette dualité : puissance et fragilité, contrôle et abandon.
Le cirque, ou l’art de l’échappée hors de la réalité
Avec My Circus, la photographe Ellen von Unwerth ne se contente pas de revisiter ses souvenirs : elle réaffirme une position. Celle d’une photographie comme espace de jeu, de débordement, d’émancipation. « Une fuite vers un univers très éloigné de la réalité. » Dans un monde saturé d’images lisses et instantanées, son œuvre rappelle que voir peut encore être une expérience. Et que, parfois, il suffit d’un éclat de rire, d’un mouvement flou, d’un instant suspendu — pour que l’image redevienne vivante.
Site web : www.ellenvonunwerthvon.com
Instagram : @ellenvonunwerth
Fotomuseum aan het Vrijthof Maastricht : www.fotomuseumaanhetvrijthof.nl/
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