Après la vente de sa société, l’entrepreneuse Karin Warin a traversé une crise identitaire et familiale profonde. Dans son livre Insupportable Winneuse, elle déconstruit le culte de la performance à outrance. Elle livre un témoignage rare sur la vulnérabilité, le poids des injonctions et la nécessité de réinventer son rapport au succès. Dans une interview pour Luxe Calme & Volupté Magazine, Karin Warin revient sur le processus d’écriture de son tout premier livre et sur ce que cette expérience lui a apporté.
Votre livre Insupportable Winneuse est né dans un contexte particulier. Pouvez-vous nous confier ce qui a déclenché son écriture ?
Karin Warin : Ce livre, je l’ai écrit juste après la vente de ma société, à un moment de transition difficile à vivre, à la fois sur ma vie de femme professionnelle et ma vie de maman. L’envie d’écrire s’est vraiment imposée à moi parce que c’était le moment de faire un bilan. Pourquoi d’un seul coup je me sentais légitime nulle part alors que j’avais tout réussi ? Qu’est-ce qu’il fallait en plus pour que je me sente légitime, aux yeux des autres et à mes propres yeux ? Cela m’a demandé de faire un vrai retour sur le passé, d’avoir beaucoup de lucidité sur ce pourquoi j’avais eu de l’ambition, et de comprendre que pour moi, c’était de la survie. Or, je n’avais plus de raison de survivre, puisque ma société me permettait de ne plus rien faire de ma vie pour vivre. Ce n’était pas du tout mon éducation, il fallait que je revoie tout ce fil de ma vie de femme, de mère et de professionnelle pour me dire : qu’est-ce qui me fait vibrer vraiment ?
La réussite est une injonction générationnelle
Vous parlez beaucoup du culte de la performance. À quel moment précis avez-vous senti que ce costume de « winneuse » devenait trop lourd à porter ?
Karin Warin : Je l’ai senti à plusieurs périodes, mais surtout quand j’ai vendu. En fait, on a l’impression que la réussite libère. Mais elle enferme beaucoup, parce que les autres attendent de vous que vous répétiez ce que vous avez déjà fait. C’est très difficile à porter. On a le sentiment que cette image va vous coller indéfiniment à la peau et que vous ne pourrez rien faire d’autre. Je suis d’une génération où on voulait être performante à tous les niveaux, ne rien lâcher. J’en faisais même un dogme pour dire : je suis une femme aboutie, une mère parfaite, une femme parfaite et une entrepreneuse parfaite. Derrière la réussite, finalement, on cache beaucoup de failles.
Quel a été le déclic pour accepter enfin de montrer votre vulnérabilité ?
Karin Warin : Le vrai déclic, ça a été justement ce que ma fille m’a renvoyé à un moment où elle n’allait pas bien, alors que j’étais toujours dans cette théorie qu’un bon bain, une bonne nuit, et tout irait mieux demain. Finalement, avec ce besoin qu’elle a eu de prendre du recul, j’en ai pris moi aussi sur moi-même. J’ai compris que montrer un peu de vulnérabilité et certaines de ses blessures ne changeait rien à la force qu’on pouvait porter. Je suis donc allée chercher des ressources ailleurs, dans le développement personnel, l’EMDR, et l’écriture a été un vrai acte thérapeutique. Je me suis inscrite à un atelier d’écriture où j’ai confronté mes écrits avec des gens un peu plus âgés, qui n’étaient plus dans le chaos de la vie. Leur regard et leur recul de dix ou quinze ans ont changé la perception que j’avais de ma vie.
Dans le milieu professionnel, qu’est-ce qui vous a le plus épuisée pour « bien paraître » socialement ?
Karin Warin : Le plus difficile, c’est d’essayer de manager en fonction de ce que la société attend de vous. On vous ramène toujours au modèle du dirigeant à l’écoute, proche de ses collaborateurs, qui doit toujours être là dans ce spectre, comme dans une famille. Pour moi, ce n’est pas du tout possible. Vous avez d’autres chefs d’entreprise comme moi qui sont plutôt des dirigeants du dehors, qui vont chercher des projets, les ramènent et les pilotent en interne avec un cadre très clair. Ce qui m’a le plus épuisée pendant vingt ans, c’est d’essayer de coller à cette image du dirigeant hyper bienveillant. En fin de compte, vous vous perdez et vous les perdez en chemin. Il m’a fallu deux ans d’épuisement, et c’est le Covid qui m’a aidée à prendre du recul pour dire stop.
Comment avez-vous inversé la tendance pour imposer votre propre vision ?
Karin Warin : Un jour, j’ai dit : « Maintenant, je vais vous expliquer comment moi je fonctionne. Vous m’expliquerez comment vous fonctionnez, et on essaiera d’être au mieux avec qui on est. » Ça a été le point de bascule. Pour moi, la résistance au changement est un mythe. Bien sûr que ça secoue, mais il faut retrouver du courage managérial. Quand on dit les choses en concordance avec qui on est, le message passe beaucoup mieux et il y a une espèce de justice organisationnelle avec soi-même et avec l’autre. Ceux qui veulent suivre votre vision, vous les accompagnez, ceux qui veulent laisser la société figée, il faut les accompagner à faire autre chose. C’est comme un Rubik’s Cube que vous remettez en place.
Avant ce travail d’introspection, quelle place accordiez-vous à la vulnérabilité, notamment envers les autres femmes ?
Karin Warin : Je suis très engagée dans l’entrepreneuriat au féminin, mais je crois que j’avais peu d’indulgence, et peut-être encore moins pour les femmes. J’ai toujours considéré qu’il fallait qu’on en fasse deux fois plus pour trouver notre légitimité, devoir être infaillible. J’ai changé mon point de vue. On a le droit d’avoir des cycles dans l’entreprise, d’être engagée à certains moments et d’autres moins à cause d’un divorce ou d’une naissance. Ce n’est pas pour ça qu’on est infidèle à l’entreprise.
Cette exigence venait de ma revanche sur la vie. Je viens d’une famille déstructurée et je ne voulais surtout pas y retourner, il a fallu que je me batte beaucoup. Et finalement, en ayant réussi, j’ai eu le sentiment de les trahir. Ça a été un duel intérieur très dur. Quand je me suis libérée de ça en me disant que je pouvais être les deux venir de là où je viens et réussir, ça m’a beaucoup aidée. Aujourd’hui, j’accepte d’être moyenne partout. Si j’ai une vraie compétence, c’est de reconnaître mes incompétences et d’aller chercher des gens meilleurs que moi pour pousser là où je n’ai pas le savoir.
Pour finir, quel message personnel souhaitez-vous adresser aux femmes qui veulent se lancer dans l’entrepreneuriat ?
Karin Warin : Ce que je veux leur dire, c’est que la confiance en soi, ça n’existe pas. Et si on attend d’avoir confiance en soi, on ne fera rien. Il faut juste que l’envie soit plus forte que la peur. Et une fois qu’on a ce désir-là, la peur, elle devient toute petite. La confiance en soi n’existe pas, voilà mon message. Donc allez-y, mesurez la peur, mesurez votre envie, et si l’envie est plus forte, ne vous posez pas trop de questions.
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