De David Bowie à Beyoncé, de Lady Gaga à Britney Spears, les images du photographe Markus Klinko ont contribué à façonner certaines des figures les plus emblématiques de la culture visuelle contemporaine. Ancien harpiste concertiste devenu photographe à la suite d’une rupture aussi brutale qu’inattendue, il a très tôt imposé une signature immédiatement identifiable, à la frontière du cinéma, de la mode et de l’iconographie des célébrités. Mais derrière la perfection formelle affleure toujours une tension plus ambiguë : une inquiétude silencieuse, un vertige contenu sous l’éclat des apparences. À l’occasion de l’exposition Dialogue présentée à la Galerie Gadcollection, où son travail entre en résonance avec celui de photographes tels que William Helburn, Jean-Daniel Lorieux ou Ormond Gigli, Markus Klinko revient sur sa conception de l’image, son rapport au glamour, la fabrication des icônes et cette manière singulière qu’a la photographie de transformer le réel en fiction mentale.
Sa photographie ne relève jamais du simple portrait ni même de l’esthétique de mode au sens traditionnel. Elle fonctionne comme un dispositif de projection, un théâtre visuel où glamour, pouvoir, désir et fiction s’entrelacent, jusqu’à produire une forme de mythologie contemporaine. Héritier de l’imaginaire hollywoodien comme de la culture pop et des stratégies visuelles de la publicité, Markus Klinko construit des images d’une sophistication extrême où chaque lumière, chaque posture, chaque surface semble participer à une dramaturgie du regard.
À l’heure où les images se consomment à une vitesse vertigineuse, qu’est-ce qui continue selon vous à distinguer une photographie d’une simple production visuelle ?
Markus Klinko : L’émotion. Une photographie n’existe réellement que lorsqu’elle provoque une réaction physique ou mentale : fascination, désir, trouble, rejet. La technique seule ne suffit jamais. Ce qui demeure, c’est la capacité d’une image à produire une tension durable dans le regard.
Votre travail semble précisément construit autour de cette tension. Le glamour, chez vous, n’est jamais totalement apaisé.
Markus Klinko : Parce que le glamour ne m’intéresse pas comme simple idéal esthétique. Il devient intéressant lorsqu’il contient une forme de danger ou d’ambiguïté. Je ne cherche pas à produire des images décoratives. Derrière la sophistication, il doit toujours exister une fissure, une inquiétude latente.
Vos photographies donnent souvent l’impression d’appartenir à une mythologie contemporaine, presque post-hollywoodienne. Cherchez-vous à créer des figures plus que des portraits ?
Markus Klinko : Oui, probablement. Le réalisme pur m’intéresse peu. J’aime construire des images qui fonctionnent comme des projections mentales, à la frontière du cinéma, de la mode et de la culture pop. Les personnes que je photographie deviennent parfois des archétypes contemporains, des figures suspendues entre pouvoir, désir et fiction.
La notion de pouvoir traverse d’ailleurs beaucoup de vos images ?
Markus Klinko : La mode, la célébrité et le glamour ont toujours été liés à une mise en scène du pouvoir. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont une image peut simultanément séduire et instaurer une distance. Il existe toujours une relation complexe entre domination, fascination et vulnérabilité.
Lorsque vous photographiez des icônes de la pop culture, cherchez-vous à déconstruire leur image publique ou à la renforcer ?
Markus Klinko : Ni l’un ni l’autre de manière préméditée. Je travaille essentiellement à l’instinct. Je prépare très peu intellectuellement une séance parce que je préfère réagir à l’énergie du moment. Parfois cela révèle une fragilité, parfois cela accentue la dimension mythologique du sujet. Mais je crois que ce qui m’intéresse avant tout, c’est la capacité de la culture pop à générer de nouveaux récits visuels.
Laissez-vous une place importante à l’accident ou à l’imprévu dans votre processus ?
Markus Klinko : Toujours. Une image trop contrôlée perd souvent sa vibration. J’arrive avec une structure très précise, mais les échanges avec le sujet, un mouvement inattendu, une tension imprévue peuvent totalement transformer une photographie.
Parmi toutes vos collaborations, certaines incarnent-elles plus particulièrement cette idée de construction mythologique ?
Markus Klinko : Les séances réalisées avec Beyoncé, Britney Spears ou Lady Gaga restent très importantes pour moi, parce qu’elles se situent précisément à cet endroit où la photographie participe à la fabrication d’une icône contemporaine.
Markus Klinko, un photographe star parmi les stars
Votre nom reste pourtant intimement associé à David Bowie. Pourquoi cette rencontre a-t-elle été si déterminante ?
Markus Klinko : Parce qu’elle dépassait largement la simple commande photographique. Tout a commencé grâce à Iman, pour qui j’avais réalisé la couverture d’un livre conçu avec Alexander McQueen. Lors d’une séance d’éditing dans mon studio, David Bowie a découvert les images et m’a demandé de réaliser la pochette de Heathen. Très vite, j’ai compris qu’il envisageait l’image comme une extension de sa construction artistique globale.
Le portrait de Bowie avec la cigarette est devenu une image emblématique. Que représente-t-il pour vous aujourd’hui ?
Markus Klinko : Une forme de suspension. Cette image possède quelque chose de profondément cinématographique, presque hors du temps. Elle évoque pour moi certaines figures classiques du cinéma américain, comme Humphrey Bogart, mais avec une mélancolie plus contemporaine.
Qu’avez-vous appris sur le pouvoir de l’image à travers cette collaboration autour de Heathen ?
Markus Klinko : Que la photographie peut devenir un espace mental. Elle peut dépasser le portrait pour créer un univers dans lequel chacun projette sa propre lecture émotionnelle.
Photographie HeistInterrupted, Markus Klinko, all rights reserved
L’idée de résonance est également au cœur de l’exposition Dialogue. Qu’avez-vous ressenti en découvrant le travail de William Helburn ou de Jean-Daniel Lorieux ?
Markus Klinko : Une proximité immédiate, presque instinctive. Au-delà des générations ou des styles, nous partageons cette conviction que la photographie ne documente pas simplement le réel : elle construit un imaginaire du désir.
Comment percevez-vous alors le dialogue entre votre travail et celui de photographes comme Helburn, Lorieux ou Ormond Gigli ?
Markus Klinko : Leurs images incarnent une forme d’âge d’or, une élégance lumineuse et relativement insouciante. Mon travail est sans doute plus théâtral, plus électrique, parfois plus dystopique. Mais nous avons en commun cette volonté de transformer l’image en territoire de projection mentale.
Votre rapport à l’image est pourtant né à travers un autre médium : la musique ?
Markus Klinko : Oui. À l’origine, je ne pensais absolument pas devenir photographe. Tout a basculé à l’été 1994 lorsqu’un problème soudain à ma main droite m’a empêché de continuer à jouer de la harpe. Cette rupture a été extrêmement violente parce que la musique structurait entièrement ma vie. Puis j’ai compris que j’avais déjà accompli le rêve de l’enfant que j’étais : devenir musicien et enregistrer des disques.
Retrouvez-vous aujourd’hui dans la photographie une émotion comparable à celle de la musique ?
Markus Klinko : Absolument. Lorsque je jouais de la harpe, la vibration de l’instrument créait une connexion presque physique avec le monde. La photographie me procure une sensation très proche : une intensité immédiate, presque viscérale.
Vous souvenez-vous du moment précis où la photographie s’est imposée à vous ?
Markus Klinko : Très clairement. Un soir, en regardant Terminator au cinéma, j’ai eu cette intuition soudaine : j’allais devenir photographe de mode. C’était totalement irrationnel puisque je n’avais jamais pris de photo auparavant. Mais l’idée s’est imposée avec une évidence absolue.
Comment construit-on un regard photographique lorsqu’on vient d’un univers aussi éloigné ?
Markus Klinko : J’ai choisi une forme d’apprentissage très solitaire. Je voulais comprendre la photographie sans école ni assistanat. La lecture d’Ansel Adams a été essentielle au départ. Ensuite, je me suis plongé de manière obsessionnelle dans la technique du studio. Mon premier modèle était un mannequin de vitrine. Avant même mes premières images, j’avais déjà accumulé énormément de matériel.
Vos débuts ont ensuite été extrêmement rapides ?
Markus Klinko : Oui, presque de manière inattendue. Après ma rencontre avec l’agent Randal Walker, mon travail a commencé à circuler très vite. Dès la première année, je réalisais des campagnes pour L’Oréal Paris, des séries pour Femme et plusieurs magazines anglais. J’ai appris directement dans la pratique.
Vous avez également intégré très tôt la retouche numérique dans votre travail ?
Markus Klinko : Exactement. En 1995, j’ai rencontré Médiacriptage, une société spécialisée dans la retouche digitale. À cette époque, ces techniques étaient encore très rares dans l’univers éditorial. Cette collaboration m’a permis d’explorer les possibilités du numérique près de dix ans avant leur démocratisation.
Si vous deviez ne conserver qu’une seule image de toute votre carrière ?
Markus Klinko : (Rires) C’est une question impossible… Mais s’il fallait vraiment choisir, ce serait probablement Bowie avec la cigarette.
Galerie GADCOLLECTION
4 rue du Pont Louis-Philippe
75004 Paris
France
Mardi – Vendredi : 14.00 – 19.00
Samedi – Dimanche : 14.30 – 19.00
En savoir plus sur LCV Magazine
Subscribe to get the latest posts sent to your email.