S’affranchir des idées toutes faites pour enfin penser par soi-même est un idéal aussi universel que difficile à atteindre. Pourtant c’est ce que Kant nous propose de faire dans son essai datant de 1784, Qu’est-ce que les Lumières ? À travers celui-ci, le philosophe affirme que pour sortir de son état de tutelle, l’homme doit déployer sa réflexion critique afin de devenir un être autonome. Une ambition qui, à l’heure où 97 % des Français déclarent être exposés à des fausses informations (étude Arcom 2026), résonne plus que jamais.
Le XVIII e siècle entre règne du dogmatisme religieux et apogée des Lumières
Pour comprendre, ce petit ouvrage de Kant, il est nécessaire de faire une brève remise en contexte. Tout se déroule au 18e siècle où l’Église catholique occupe une place centrale : elle est au cœur de la vie sociale, culturelle et politique en France et encadre ainsi les conduites individuelles. C’est elle qui dicte ce qu’il est acceptable de penser ou non.
Au même moment, se développe une pensée indépendante promouvant l’abolition de l’obscurantisme religieux au profit de la liberté de conscience : c’est ce qu’on appelle le siècle des Lumières. Ces nouveaux penseurs entendent placer l’audace intellectuelle « Sapere Aude » (littéralement « Ose savoir ») à la disposition de chacun et comme base permettant de se libérer des oppressions religieuses et politiques.
« Ose penser par toi-même »
Kant s’appuie alors sur ce courant de pensée pour écrire son opuscule contenant cette célèbre phrase « ose penser par toi-même ». On comprend alors que faire preuve d’audace est essentiel si l’on veut parvenir à s’affranchir des influences extérieures qui obstruent notre capacité à penser librement.
Car bien que le fait de penser par soi-même apparaisse pour une grande majorité comme un but, pour certains, cela demande des efforts qu’ils ne sont pas prêts à fournir. Pour Kant, ce qui explique que cette seconde catégorie d’individus se contente de rester dans un état de minorité résulte d’une forme de paresse et de lâcheté :
« Paresse et lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute tutelle étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs ; et qu’il soit si facile à d’autres de les diriger.»
La prise de conscience : premier pas vers l’émancipation intellectuelle
Ainsi, il est désormais aisé de comprendre pourquoi l’audace intellectuelle est si précieuse dans le processus de la libre pensée : l’individu étant empêtré dans des structures sociales pré-établies (famille, amis, société…), il lui faut avoir le courage de remettre en question ces influences extérieures qui prétendent exercer un monopole idéologique afin de pouvoir espérer réussir à penser par lui-même et non plus selon le monde qui l’entoure. Penser par soi-même c’est donc avant tout être conscient de toutes les influences extérieures et d’y réfléchir avant de les ingurgiter passivement !
Il apparaît alors que la volonté d’être un esprit libre résulte d’un choix dans le sens où il est beaucoup plus facile d’absorber des idées toutes faites plutôt que de s’en émanciper. Cela vient souvent du fait que ces idées toutes faites sont faciles à comprendre et donc accessibles au plus grand nombre. C’est par exemple le cas des stéréotypes.
Mais ce n’est pas tout ! Car il faut également accepter de remettre sans cesse en question ce que l’on sait déjà et c’est peut-être le plus dur. L’esprit libre c’est donc celui qui ne se fige jamais dans la certitude définitive mais qui au contraire assume jusqu’au bout le trouble de penser.
Cette exigence de liberté intellectuelle, loin d’appartenir au passé, n’a jamais été aussi actuelle. Les formes de tutelle ont changé, mais la difficulté de penser par soi-même demeure.
Pourquoi est-il nécessaire de penser par soi-même ?
Les influences extérieures que Kant dénonçait ne se sont pas évanouies, elles se sont simplement métamorphosées : au dogme religieux du XVIIIe siècle s’est substitué un flot continu d’informations – vraies ou fausses – diffusées à une vitesse et à une échelle inédite. Dans ce contexte, savoir distinguer le vrai du faux n’est plus un luxe intellectuel mais une nécessité.
Selon une étude de l’Arcom « Les Français et les fausses informations » publiée en mars 2026, 97% des Français déclarent être exposés à des fausses informations. Cependant, face à cela, seulement 54% d’entre eux cherchent à vérifier l’information en question (en en discutant, la contestant…) et donc 46% l’ignorent et passent à autre chose !
Si vous ne percevez pas le lien avec Kant et les fake news, un peu de patience : pour qu’il y ait liberté intellectuelle, il faut qu’il y ait véritablement exercice de la raison, c’est-à-dire un examen critique destiné à faire le tri entre les idées. Cela nécessite de réfléchir sans cesse et de tout remettre en question, y compris nos propres croyances et convictions.
En étant un esprit critique, vous permettez à votre humanité de se déployer en devenant autonome et capable de discernement. Penser par soi-même, c’est s’approprier la seule liberté que personne ne peut ni vous offrir, ni vous retirer. Alors si certains sont encore frileux quant au fait d’oser faire un « libre usage public de la raison » comme disait Kant, souvenez-vous que c’est précisément cette audace-là qui fait de vous un être pleinement humain.
Un article de Gaïa Combes
Bibliographie (non exhaustive) :
Kant, Qu’est-ce que les Lumières ? (1784)
Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs
Sitographie : Arcom – Les Français et les fausses informations (2026)
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