Dans l’univers du design contemporain, rares sont les créateurs qui se contentent d’imposer une signature. José Lévy, lui, construit depuis plus de trente ans un langage à part entière. À la croisée du design, de la mode, de la scénographie et des arts décoratifs, il développe une œuvre libre et profondément habitée, où l’objet dépasse sa fonction pour devenir trace, émotion, mémoire. Son approche se tient à distance de toute démonstration formelle. Chez José Lévy, le geste est retenu, presque discret, comme si le design relevait davantage de la suggestion que de l’affirmation. Une ligne, une matière, une nuance suffisent à déplacer la perception d’un espace. Il ne compose pas des formes spectaculaires : il installe des atmosphères. Une esthétique du murmure, où chaque détail agit comme une vibration silencieuse.
Formé à la mode dans les années 1990 avant de fonder sa propre maison, il s’est très tôt affranchi des catégories pour embrasser une pratique transversale. Le vêtement, l’objet, le décor ou la scénographie relèvent chez lui d’une même logique : celle du récit. Très vite, ses collaborations avec les grandes maisons du luxe et des arts décoratifs confirment cette singularité, nourrie par une attention constante à l’artisanat et à la mémoire des formes. Impossible d’évoquer son travail sans évoquer le Japon. Plus qu’une influence, il s’agit d’un territoire intime. Lauréat de la Villa Kujoyama, José Lévy entretient avec l’archipel un dialogue ancien, presque organique, qui traverse toute sa pratique. On y retrouve le sens du vide, la valeur du silence, la précision du geste et une certaine idée de l’éphémère.
Cette relation entre la France et le Japon trouve aujourd’hui une résonance particulière à travers sa nomination à la direction artistique du Pavillon France pour l’Exposition universelle d’Osaka 2025. Un projet à grande échelle, qu’il aborde non comme une vitrine institutionnelle, mais comme une expérience sensible : un espace où design, artisanat et émotion se répondent dans une même respiration. Dans son univers, chaque objet raconte une histoire latente. Un luminaire peut évoquer un souvenir de voyage, une pièce de mobilier un fragment de mémoire, une céramique une sensation. Rien n’est figé, tout reste ouvert à l’interprétation. Cette narration discrète irrigue également ses collaborations avec Roche Bobois, Lelièvre Paris, la Manufacture nationale de Sèvres ou encore Hermès, où il conjugue exigence contemporaine et excellence des savoir-faire.
Dans un monde saturé de formes et d’images, José Lévy défend une autre temporalité : celle de la nuance, de l’observation et du détail. Son univers évoque autant le cinéma d’auteur que certaines lumières japonaises ou les intérieurs modernistes du milieu du XXe siècle. Une élégance sans emphase, presque introspective. Pour lui, le luxe ne relève ni de l’accumulation ni de l’effet. Il se joue dans la justesse : celle d’une proportion, d’un toucher, d’une lumière. Une manière d’habiter le monde avec plus de sensibilité que de bruit. Et de rappeler, avec une grande discrétion, qu’un objet peut encore aujourd’hui contenir une forme de poésie silencieuse. Rdv avec un créateur pour qui seule compte l’élégance du semsible.
Carole Schmitz : L’an passé, vous avez été très exposé avec « Le Pavillon France » à Osaka dont vous avez été le directeur de création. Qu’a repésenté pour vous cette expérience ?
José Lévy : C’est un projet qui a compté de manière très particulière dans mon parcours. Être directeur de création du Pavillon France à Osaka, c’était d’abord accepter une forme de responsabilité : celle de représenter une idée de la France, de ses savoir-faire et de sa sensibilité contemporaine, dans un contexte international extrêmement exigeant. Mais je ne l’ai jamais abordé comme une démonstration ou une vitrine. J’ai essayé d’en faire une expérience plus intime que spectaculaire. Un lieu où l’on ne vient pas seulement voir, mais ressentir. Où la lumière, les matières, les rythmes de circulation et les silences participent autant que les objets eux-mêmes. C’est cette notion d’émotion immédiate, presque physique, qui a guidé tout le projet. Ce qui m’a profondément marqué, c’est le dialogue permanent entre les cultures. Travailler entre la France et le Japon, c’est être constamment dans un espace d’équilibre très subtil : entre retenue et expression, entre héritage et invention. Rien n’est jamais frontal, tout est dans la nuance, dans l’attention au détail.
Ce projet vous a également permis de mettre en lumière les savoir-faire français. En quoi était-ce important pour vous ?
José Lévy : Ce fut fondamentale. Nous vivons dans un monde où tout va très vite, où les objets circulent sans que l’on mesure toujours la valeur du geste humain. J’avais envie de remettre en lumière cette intelligence artisanale française, capable de produire encore aujourd’hui de l’émotion et de la justesse. Travailler avec des maisons comme la Manufacture nationale de Sèvres, Lelièvre Paris, ou encore avec des artisans japonais, crée quelque chose de profondément vivant. Ce ne sont pas de simples collaborations, mais de véritables dialogues entre savoir-faire, cultures et sensibilités.
Le Japon semble être bien plus qu’une source d’inspiration pour vous. D’où vient ce lien si intime ?
José Lévy : Le Japon fait partie de mon imaginaire depuis l’enfance. Mon grand-père possédait une entreprise spécialisée dans les arts martiaux en France et collectionnait avec ma grand-mère des œuvres d’art japonaises. Il a d’ailleurs été fournisseur officiel de tatamis pour les Jeux olympiques pendant plus de quarante ans, après avoir importé au début des années 1960 une machine destinée à leur fabrication. J’ai donc grandi avec cette présence japonaise autour de moi, presque naturellement. Curieusement, mon premier voyage au Japon est arrivé plus tard, grâce à la mode. Lorsque j’ai lancé ma marque à Paris au début des années 1990, les Japonais ont été parmi les premiers à s’y intéresser. Il y a eu ensuite de nombreuses collaborations, puis la Villa Kujoyama qui a marqué une étape importante dans mon parcours. Le Japon m’a appris qu’un objet peut être puissant sans être spectaculaire, et qu’une émotion peut naître de presque rien. Cette idée continue de guider mon travail au quotidien. Avec le temps, ce pays est devenu moins une destination qu’un véritable territoire intérieur.
Votre travail échappe aux catégories. Comment définiriez-vous votre vision du design ?
José Lévy : Le monde déborde déjà d’objets. Alors lorsqu’on décide d’en créer un nouveau, cela demande énormément de responsabilité et d’audace. Je ne crois pas aux objets gratuits. Ce qui m’intéresse, c’est la relation intime qui peut naître entre un objet, un lieu et une personne. Je dessine toujours avec l’idée qu’un objet doit trouver sa place dans une vie réelle. Même la pièce la plus sculpturale doit pouvoir provoquer une émotion, accompagner un geste, créer une présence. Cette proximité silencieuse avec ceux qui vivent entourés de vos créations me semble essentielle.
Vous venez de la mode. Quels liens établissez-vous entre vêtement et objet ?
José Lévy : Ils parlent tous les deux du corps et de l’usage. La mode comme le design touchent à quelque chose de profondément intime. J’ai besoin de sentir qu’une création peut véritablement entrer dans le quotidien des gens. Cela peut sembler paradoxal : c’est à la fois très ambitieux et très modeste. Mais je ne supporte pas l’idée de créer simplement pour produire une image ou un effet. Faire un objet pour faire un objet ne m’intéresse pas. Il faut qu’il y ait une nécessité, même discrète.
Vous passez avec la même liberté d’une galerie de design collectible à des collaborations plus populaires. Comment expliquez-vous cette fluidité ?
José Lévy : On me parle souvent de grand écart entre des projets pour Carpenters Workshop Gallery et des collaborations plus accessibles comme celles réalisées avec Monoprix. Mais honnêtement, je ne le ressens pas du tout comme une contradiction. Je fonctionne beaucoup aux rencontres et aux affinités humaines. Ce qui m’importe, ce n’est pas tant la catégorie du projet que l’énergie qui s’en dégage et la liberté qu’il permet. Je peux prendre autant de plaisir à imaginer une pièce unique qu’un objet destiné à être diffusé largement, à condition qu’il conserve une sincérité.
Votre travail semble toujours raconter une histoire…
José Lévy : Oui, probablement parce que je me considère davantage comme un auteur que comme un simple designer. J’aime penser les objets comme des récits ouverts. Prenez par exemple les Endiablés créés pour les Cristalleries de Saint-Louis : ce sont bien sûr des verres, mais ils peuvent aussi devenir de petits vases, des sculptures lumineuses ou simplement des présences posées dans un intérieur. Ce qui me plaît, c’est précisément cette liberté d’appropriation. Je crois beaucoup aux objets qui laissent de la place à l’imaginaire de ceux qui les possèdent. J’aime les créations capables de provoquer une émotion immédiate, quelque chose qui fait briller les yeux.
José Lévy, le design qui mèle la mode, la scénographie et les arts décoratifs
Il semble aussi de plus en plus émotionnel…
Peut-être parce que le monde lui-même devient très saturé visuellement. Nous sommes entourés d’images, d’objets, de sollicitations permanentes. Je crois qu’aujourd’hui le véritable luxe réside dans ce qui apaise, ce qui ralentit, ce qui crée une émotion durable. Je suis très sensible aux objets ou aux lieux qui laissent une trace intérieure. Pas forcément spectaculaire, mais profonde.
Finalement, qu’est-ce qu’un objet réussi selon vous ?
C’est un objet que l’on continue à regarder différemment avec le temps. Un objet qui ne s’épuise pas immédiatement. Qui accompagne une vie, un souvenir, une lumière particulière. Quelque chose de suffisamment ouvert pour que chacun puisse y projeter sa propre histoire.
De manière générale, êtes-vous davantage minimalisme ou maximalisme ?
José Lévy : Les deux peuvent être magnifiques. Ce qui compte, encore une fois, c’est la pertinence. J’aime l’idée qu’un intérieur, un vêtement ou un objet puissent parfois avoir besoin d’une grande simplicité, presque silencieuse. Mais l’excès peut aussi être merveilleux, joyeux, libérateur même. L’outrance possède parfois une énergie très salutaire. Tout dépend du moment, du contexte, de l’émotion recherchée. Je ne crois pas aux dogmes esthétiques.
Vous travaillez également pour le théâtre et la scénographie. Que vous apporte cette transversalité ?
Le théâtre me rappelle que tout est narration. Un espace, un costume, un objet : tout raconte quelque chose avant même qu’on le verbalise. J’aime beaucoup cette idée de mise en scène du réel. Cela nourrit ensuite mon travail de designer. Même dans un intérieur très minimal, je cherche toujours une forme de dramaturgie silencieuse.
Et pour finir, qu’est-ce que le beau selon José Lévy ?
José Lévy : Le beau est quelque chose qui suspend le regard. Peu importe qu’il soit spectaculaire ou extrêmement discret. Il y a toujours une forme de surprise dans la beauté, une vibration émotionnelle qui vient déplacer quelque chose en nous. Cela peut être un détail minuscule, une lumière, une matière, une silhouette… Le beau surgit souvent là où on ne l’attend pas.
L’entretien a été réalisé par Carole Schmitz
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