Après plus de vingt ans aux commandes d’une galerie avec un associé, Laurent Rigail poursuit aujourd’hui son aventure en solo. Une nouvelle étape qui transforme son rapport au métier, au risque et à la création. Entre la direction de sa galerie, la création du musée Parcelle 473 à Montpellier et son engagement pour un art contemporain accessible à tous, il défend une vision profondément humaine : celle d’un art vivant, ouvert et connecté à son époque.
Océane Chiaroni : Après plus de vingt ans de collaboration avec votre associé, vous poursuivez désormais l’aventure seul. Qu’est-ce que cela change fondamentalement dans votre vision du rôle de galeriste aujourd’hui ?
Laurent Rigail : J’ai souvent comparé la direction d’une galerie avec mon associé à la navigation d’un bateau avec deux commandants à bord. À deux, nous tenions la barre aussi bien dans les périodes calmes que dans les moments de tempête. Cette complémentarité était une véritable force, notamment dans un contexte économique exigeant et parfois difficile. Nous pouvions nous relayer, confronter nos idées et trouver ensemble des solutions face aux obstacles. Aujourd’hui, je suis seul à la barre. Cela demande forcément une énergie supplémentaire, mais j’ai cette énergie et cette volonté. Les décisions, les choix stratégiques et les moments plus complexes reposent désormais uniquement sur moi. Cela ne m’inquiète pas, car je reste animé par la même passion pour les artistes et par ce désir d’échange permanent avec les collectionneurs. C’est un nouveau défi, mais il renforce ma motivation.

En quoi cette autonomie modifie-t-elle votre rapport au risque artistique et commercial ?
Laurent Rigail : Il est vrai qu’aujourd’hui je suis seul responsable de mes choix. Mais j’ai toujours été guidé par mes intuitions et par une volonté forte de proposer une programmation artistique riche et cohérente. Une galerie représente un engagement important : il y a des investissements, des charges, une équipe, une structure à faire vivre. Chaque décision comporte donc une part de risque. Avec mon ancien associé, les choix artistiques et la ligne directrice étaient construits à deux. Désormais, les décisions se prennent avec moi-même, mais ma direction reste inchangée : défendre une sélection forte, engagée et pertinente. Je souhaite poursuivre l’identité de la galerie tout en ouvrant de nouvelles perspectives, avec l’arrivée d’artistes qui apporteront d’autres regards et d’autres écritures.
Cherchez-vous à rompre avec la ligne curatoriale précédente ou plutôt à la faire évoluer ?
Laurent Rigail : Le terme de rupture me semble trop radical. Je parlerais davantage d’une continuité évolutive. L’ADN de la galerie a toujours été lié aux artistes issus de la scène urbaine, et je souhaite conserver cette énergie. Cependant, je souhaite aujourd’hui affirmer une orientation plus contemporaine. Le street-art fait pleinement partie de l’art contemporain. C’est un mouvement artistique à part entière. La galerie va donc évoluer vers une sélection plus large, où des artistes issus de différentes pratiques pourront dialoguer : art urbain, abstraction, art cinétique, figuration libre ou encore nouvelles formes d’expression. L’idée est de créer des passerelles plutôt que des frontières.

Cette autonomie a-t-elle changé votre relation avec les artistes ?
Laurent Rigail : Oui, naturellement. J’accorde une importance fondamentale à la relation humaine. J’aime travailler avec des artistes dont la démarche artistique possède une véritable intention. Les artistes que je représente sont des témoins de leur époque. Leur travail reflète notre société, ses évolutions, ses questionnements et parfois ses contradictions. Ce qui m’intéresse, c’est de les accompagner dans leur développement et de transmettre, à travers leurs œuvres, une lecture sensible du monde dans lequel nous vivons.
Parcelle 473 : un musée ouvert sur le monde
Que représente la création du musée Parcelle 473 à Montpellier dans le paysage de l’art contemporain ?
Laurent Rigail : C’est un projet complètement fou, mais profondément nécessaire.
Je n’ai jamais considéré l’art comme quelque chose d’élitiste ou réservé à une catégorie de personnes. Pour moi, l’art n’est pas un luxe : il doit être accessible à tous. Je voulais créer un lieu où chacun puisse entrer, se sentir accueilli et vivre une expérience. Un lieu vivant, ouvert, qui puisse notamment toucher des publics éloignés des institutions culturelles traditionnelles. Nous travaillons beaucoup avec les quartiers prioritaires et les personnes en situation de handicap, avec l’objectif de créer une rencontre et, pourquoi pas, de susciter des vocations. Beaucoup d’artistes présentés dans le musée ont eux-mêmes connu des parcours difficiles. Leur passion leur a permis de construire une vie autour de la création. Je crois profondément que lorsqu’une passion existe, aucun obstacle n’est insurmontable.
Parcelle 473 est-il un lieu de légitimation, d’expérimentation ou de rupture ?
Laurent Rigail : C’est un peu tout cela à la fois. Je ne souhaite pas créer un musée figé. Je veux un lieu vivant où des artistes reconnus puissent côtoyer des artistes émergents. Les expositions, les rencontres et les projets doivent être le reflet de notre société. J’aimerais que Parcelle 473 soit un espace de réflexion, d’imagination et de questionnement sur notre époque. C’est un lieu atypique, mais pleinement assumé.

Comment éviter qu’un musée devienne un lieu figé alors que l’art contemporain évolue constamment ?
Laurent Rigail : C’est effectivement l’un des grands enjeux actuels. Nous vivons dans une époque où les images défilent à une vitesse incroyable. Chaque image semble effacer la précédente. Face à cette accélération, le rôle d’un musée est justement de proposer un temps différent. Un espace où l’on peut regarder, réfléchir, ressentir. Un musée ne doit pas être une archive immobile. Il doit rester vivant.
L’éphémère comme nouvelle manière de rencontrer le public
Vous avez récemment ouvert une galerie éphémère à Montpellier. Est-ce une réponse au marché de l’art actuel ?
Laurent Rigail : Le métier de galeriste ne consiste pas simplement à attendre derrière un bureau qu’un collectionneur pousse la porte. Aujourd’hui plus que jamais, une galerie doit être en mouvement, aller à la rencontre des publics. C’est pour cela que j’aime participer à des foires, en France comme à l’étranger, mais aussi créer des lieux temporaires. L’éphémère permet une autre relation avec les œuvres et avec les visiteurs.

Ce format transforme-t-il le rapport entre l’œuvre, l’espace et le public ?
Laurent Rigail : Oui, car il crée une nouvelle dynamique. Il permet de rencontrer des collectionneurs différents et de donner une visibilité nouvelle aux artistes. Je pourrais comparer cela à un concert : les artistes vont directement à la rencontre de leur public.
Est-ce une manière de sortir des circuits traditionnels de validation ?
Laurent Rigail : Absolument. J’aime présenter les artistes dans des contextes différents. Par exemple, en partenariat avec l’Opéra de Montpellier, nous avons créé un dialogue entre musique classique et slam avec l’intervention de Fabien Verschaere, qui a réalisé une œuvre en direct devant le public. Ces croisements entre disciplines permettent de casser les codes et d’amener l’art contemporain vers de nouveaux territoires.
L’éphémère est-il encore un geste radical ?
Laurent Rigail : Oui, car la temporalité crée une forme d’urgence. Pour l’artiste comme pour le galeriste, il y a une intensité particulière dans la création d’un événement limité dans le temps. Cette urgence peut devenir une véritable force créatrice.
Marché de l’art et responsabilité
Comment percevez-vous aujourd’hui la tension entre spéculation, visibilité et exigence artistique ?
Laurent Rigail : Selon moi, l’acquisition d’une œuvre doit avant tout être guidée par une valeur émotionnelle. Bien sûr, la spéculation existe et certains collectionneurs y sont sensibles. Mais il ne faut jamais oublier l’essentiel : l’intention artistique. Le marché de l’art évolue, les tendances changent, et personne ne peut prédire totalement la trajectoire d’un artiste. Il faut observer son parcours, les collections qui l’accueillent, les institutions qui le soutiennent, les galeries qui l’accompagnent.
Le galeriste est-il encore un passeur ou devenu un acteur culturel global ?
Laurent Rigail : Je me considère avant tout comme un passeur. Le galeriste est une interface entre l’artiste et le collectionneur. Il accompagne l’un comme l’autre. Mais il est aussi un acteur culturel. Une galerie doit être un lieu ouvert. Beaucoup de personnes n’osent pas pousser la porte d’une galerie parce qu’elles pensent ne pas être légitimes. C’est une erreur. Les galeries sont accessibles gratuitement, elles permettent d’approcher la création contemporaine au plus près. J’aimerais que les visiteurs entrent, posent des questions, échangent. C’est exactement l’inverse d’une vision élitiste de l’art.
L’art contemporain peut-il encore provoquer une émotion forte dans une époque saturée d’images ?
Laurent Rigail : Nous sommes effectivement noyés sous les images. Tout va trop vite. La force de l’artiste contemporain est justement de ralentir ce mouvement. Il capte un instant, une émotion, une réflexion sur notre époque. Quand je regarde une œuvre qui me touche, le temps s’arrête. C’est une respiration dans un monde en accélération permanente.
Quelle responsabilité éthique porte aujourd’hui un acteur du marché de l’art ?
Laurent Rigail : La sincérité est essentielle. Le galeriste doit défendre une intention artistique authentique. À travers ses choix, il ouvre une fenêtre sur notre société. Je regrette qu’une partie de la création actuelle soit parfois guidée uniquement par des logiques commerciales, avec des œuvres produites sans véritable réflexion artistique. La créativité doit rester au centre.
Votre projet le plus important aujourd’hui ?
Laurent Rigail : C’est certainement l’un des projets les plus fous que j’ai imaginé. Le musée Parcelle 473 possède un bus impérial anglais des années 1950, entièrement peint par Speedy Graphito en 1993. Avec l’artiste, je souhaite le restaurer et lui faire reprendre la route. L’objectif est simple : aller à la rencontre des publics qui sont éloignés de la culture. Ce bus, « Otocar » deviendra un mini-musée itinérant, avec des œuvres exposées à l’intérieur et des ateliers destinés notamment aux enfants. C’est un projet ambitieux qui nécessite une levée de fonds importante (cf lien ci-dessous), mais c’est exactement l’esprit de Parcelle 473 : faire voyager l’art, créer des rencontres et rappeler que la culture appartient à tout le monde.
Interview : Océane Chiaroni
Galerie Laurent Rigail : www.laurentrigail.com
Parcelle473 : www.parcelle473.com
Otocar : www.helloasso.com/associations/la-parcelle-473/collectes/aidez-a-restaurer-le-bus-a-imperiale-du-musee-parcelle473
En savoir plus sur LCV Magazine
Subscribe to get the latest posts sent to your email.





