Il faut parfois que les lieux disparaissent pour que les présences apparaissent. Avec Portraits dans l’abandon, présenté au Château de Nyon dans le cadre de l’exposition Ruines et imaginaire — Une mémoire photographique, Léa Lund & Erik K, couple d’artistes hors du commun, proposent bien plus qu’une série de portraits dans des espaces désertés : ils interrogent la relation intime entre un corps, une architecture et les traces du temps.
Chez eux, l’abandon n’est jamais un simple décor. Il est un état de tension. Les bâtiments délaissés, les pièces vidées de leur fonction, les murs marqués par l’absence deviennent des scènes mentales où se rejoue une histoire silencieuse. La ruine n’est pas la fin d’un lieu : elle est son second langage. Elle conserve ce qui a disparu tout en laissant l’imagination reconstruire ce qui n’est plus visible.
Au centre de ces images, Erik K apparaît comme une présence presque intemporelle. Il n’est pas un modèle au sens classique du terme, encore moins un simple sujet photographique. Il est un personnage qui traverse les espaces comme un voyageur hors du temps. Élégant, théâtral, parfois mystérieux, il semble appartenir autant au présent qu’aux fantômes du passé. Son corps dialogue avec les architectures abandonnées : il les habite autant qu’il est habité par elles.
La force du travail de Léa Lund & Erik K réside dans une étrange inversion
Ce ne sont pas les ruines qui donnent une atmosphère au portrait, c’est le portrait qui révèle la mémoire cachée des ruines. Chaque image devient une rencontre entre deux formes de disparition : celle d’un lieu qui a perdu sa fonction et celle d’un instant photographique qui tente de retenir ce qui échappe.
Leur photographie refuse ainsi la nostalgie facile. L’abandon n’est pas romantisé comme une simple esthétique du déclin. Il devient un espace de projection. Les murs portent les marques du temps, mais le personnage leur redonne une forme de vie. Le vide devient habité. Le silence devient narration.
Cette approche rejoint profondément la question centrale de Ruines et imaginaire — Une mémoire photographique : comment la photographie peut-elle conserver ce qui est voué à disparaître ? L’exposition explore la manière dont les lieux abandonnés deviennent des archives sensibles, où l’image ne documente pas seulement une réalité matérielle mais révèle une mémoire invisible.
Avec Léa Lund & Erik K, la ruine devient presque un portrait inversé. Habituellement, le portrait cherche à fixer une identité ; ici, l’architecture elle-même devient un personnage. Chaque fissure, chaque trace, chaque pièce vide semble porter une histoire. Erik K vient alors s’inscrire dans cette mémoire comme un élément supplémentaire, un fragment vivant parmi les vestiges.
Il y a aussi dans leur démarche une réflexion profonde sur l’identité. Depuis leurs débuts, leur œuvre repose sur une relation artistique fusionnelle : Léa construit le regard, Erik incarne une présence singulière qui dépasse la notion de modèle. Leur collaboration brouille les frontières entre photographe et sujet, auteur et muse, réalité et fiction. Ce qui pourrait sembler être une photographie de l’absence devient finalement une photographie de la survivance.
Les lieux abandonnés ne sont pas morts : ils attendent un regard capable de réveiller leur potentiel imaginaire. Léa Lund & Erik K photographient moins les ruines que ce qui demeure après elles : une atmosphère, une mémoire, une présence. Leur œuvre rappelle que toute disparition laisse une empreinte — et que parfois, c’est dans les espaces les plus silencieux que les histoires recommencent à parler.
Showroom Lea Lund & Erik K Arles
Leur travail est exposé au showroom-atelier au 16 rue du Docteur Fanton, à Arles.
Cette année à l’honneur des photographies réalisées au Mexique, ainsi qu’une série sur le couple faites en studio.
Lea Lund & Erik K par Catherine Edelmann
LEA LUND ET ERIK K forment un couple d’artistes unis dans la vie comme dans la création depuis leur rencontre à Lausanne en 2011.
Issue d’un long parcours en arts visuels, Lea croise cet homme élégant dont la présence singulière devient du jour au lendemain le cœur de son travail. De cette « collision » naît une œuvre commune, centrée sur la figure d’Erik K. Leur pratique quotidienne de la photographie donne naissance à une œuvre composée de deux séries : Nomades, issue de leurs voyages, et Studio, inspirée par leur imaginaire.
Voyageurs infatigables, ils parcourent le monde à la recherche de décors et de lumières, faisant de leur existence une performance artistique. Leur œuvre, – parfois enrichie par Erik de gravure et de collages – interroge sur la vanité, le temps qui passe et le sens de nos existences, dans une quête indissociable d’une histoire d’amour. L’Atelierphoto présente durant cette exposition les photographies choisies par leur galeriste Catherine Edelmann pour être exposées dans sa galerie à Chicago, ainsi que dans les foires d’Art Miami et de Photo London.
Du 10 juillet au 29 novembre 2026, le Château de Nyon présente deux nouvelles expositions temporaires consacrées à l’exploration urbaine. Les œuvres de quatre photographes et du duo Lea Lund & Erik K invitent à une immersion dans des décors abandonnés, propices à éveiller l’imaginaire. C’est dans un lieu chargé de neuf siècles d’histoire et toujours bien vivant – le Château de Nyon lui-même, ancienne forteresse romane dominant le Léman – que ces images de lieux abandonnés trouveront leur chambre d’écho.
L’exposition Ruines et imaginaire : une mémoire photographique s’inscrit dans le champ de l’exploration urbaine (ou urbex), une pratique qui consiste à documenter des sites délaissés ou inaccessibles au public afin d’en conserver la mémoire avant leur disparition. Les photographes Andrea Knechtle, Jonathan Della Giacoma, Nicolas Lieber et Steve K9Urbex capturent les marques du temps figé dans des bâtiments autrefois habités – châteaux, théâtres, prisons. Mêlant précision documentaire et esthétique cinématographique, leur travail met en lumière ces lieux chargés d’histoire et montre comment la nature se réapproprie ces espaces.
« Dans les murs du château de Nyon (restauré, lui, il y a quelque vingt ans) sont présentées les images d’autres murs qui, eux, sont voués à disparaître, inexorablement. » Vincent Lieber, Conservateur du Château de Nyon.
A l’entrée de l’exposition, une estampe de Giovanni Battista Piranesi représentant les décombres du Temple de la Sibylle à Tivoli donne le ton du parcours, inscrivant ces photographies contemporaines dans une longue tradition de fascination pour les ruines.
Lea Lund & Erik K : l’artiste, le modèle et l’abandon
Conjointement à l’exposition Ruines et imaginaire, le deuxième étage du Château accueille une série de portraits réalisés par Lea Lund & Erik K dans des endroits désertés. Dans Portraits dans l’abandon, chaque photographie témoigne d’un minutieux travail d’adéquation entre le modèle et le décor. Qu’il occupe le centre ou un coin de l’image, Erik K traverse les lieux et les époques comme un personnage reconnaissable passant de scène en scène – c’est la précision de la lumière, de la posture et du cadrage qui empêche toute impression de répétition malgré la récurrence du modèle.
Du 25 juin au 5 septembre 2026, la galerie « L’atelier photo », au 13, Grand’ Rue à Nyon présentera parallèlement d’autres œuvres du duo Lea Lund & Erik K dans Lea Lund & Erik K par Catherine Edelman.
En savoir plus sur LCV Magazine
Subscribe to get the latest posts sent to your email.