À la veille de la campagne des primeurs, une étude menée pendant 18 mois par le think tank Areni Global apporte un éclairage inédit sur l’évolution du consommateur de Grands Vins et sur les transformations profondes qui affectent désormais l’ensemble de la chaîne de valeur. Réalisée auprès de 308 répondants répartis sur six places stratégiques que sont Londres, Paris, New York, Hong Kong, Singapour et Shanghai, cette analyse dirigée par Pauline Vicard s’attache moins à mesurer des volumes qu’à comprendre les trajectoires d’entrée dans la catégorie et les mécanismes d’engagement dans le temps.
L’un des constats de départ est celui d’un angle mort persistant dans les régions de production, et en particulier à Bordeaux, où la connaissance des marchés et des circuits de distribution est historiquement très avancée, mais où le consommateur final demeure peu étudié à l’échelle agrégée. « On connaît individuellement les consommateurs, mais en tant qu’agrégat statistique, on n’a pas d’études précises », rappelle Pauline Vicard, ce qui souligne l’intérêt d’une approche structurée sur ce sujet.
Une convergence inattendue des comportements
L’étude s’appuie sur une méthodologie hybride combinant des entretiens qualitatifs, des focus groups et un questionnaire diffusé via des partenaires de la distribution et de la production, avec 209 consommateurs qualifiés parmi les répondants, c’est-à-dire achetant régulièrement des vins au-dessus d’un seuil équivalent à 50 livres. Le choix de villes plutôt que de pays permet d’isoler des marchés jugés comparables en termes de maturité et de fonctionnement, et conduit à un premier enseignement notable, à savoir une relative homogénéité des comportements. « Il y a très peu de différences entre ces marchés, je ne m’attendais pas à trouver une telle cohérence », observe Pauline Vicard, ce qui suggère une convergence des usages à l’échelle internationale.
Un contexte structurel défavorable à l’acquisition
Cette convergence intervient dans un contexte structurel défavorable à l’acquisition de nouveaux consommateurs. La consommation d’alcool se concentrant entre l’âge légal et 40 ans, les dynamiques démographiques deviennent déterminantes et apparaissent peu favorables dans plusieurs zones clés. La population des 25 à 40 ans devrait ainsi reculer de 11 % en Allemagne au cours de la prochaine décennie, tandis que la population en âge de travailler en Chine pourrait diminuer d’environ un quart d’ici 2035. Les États-Unis font figure d’exception avec une progression attendue de 4 à 5 % sur cette tranche d’âge, ce qui explique en partie leur attractivité actuelle pour les opérateurs du secteur.
À ces tendances démographiques s’ajoute une transformation du marché du travail qui affecte directement le cœur de cible historique des grands vins, à savoir les classes moyennes supérieures en phase d’ascension. L’adoption de l’intelligence artificielle a déjà entraîné une baisse significative des postes de débutants dans certains secteurs clés comme la finance, où leur part est passée de 41 % à 26 % entre 2018 et 2024, tandis que les entreprises du Fortune 500 ont réduit de 22 % leurs offres de stage sur les deux dernières années. Ce mouvement contribue à réduire le vivier de jeunes actifs à fort potentiel de revenus susceptibles de devenir des consommateurs réguliers de vins premium.
Dans le même temps, la richesse tend à se concentrer davantage, notamment dans le cadre du transfert intergénérationnel estimé à 124 trillions de dollars au niveau mondial, dont une part significative devrait bénéficier aux populations déjà les plus aisées. Aux États-Unis, la moitié de ce transfert devrait ainsi revenir aux 2 % les plus riches, renforçant la polarisation du marché et limitant mécaniquement l’élargissement de la base de consommateurs.
Le risque d’une invisibilité de la catégorie
Dans ce contexte, la tentation de se concentrer sur les ultra-riches apparaît comme une réponse logique à l’échelle individuelle, mais elle comporte un risque systémique. « Aucune catégorie ne peut survivre à dix ans d’invisibilité », rappelle Pauline Vicard, qui insiste sur l’importance de maintenir un niveau suffisant d’exposition pour alimenter le désir. Elle résume cette dynamique par une équation simple dans laquelle 100 000 personnes exposées permettent de générer 10 000 désirs et in fine 1 000 achats, ce qui pose la question de la visibilité d’une catégorie dont le vivier se réduit.
Acheteurs et collectionneurs : deux logiques distinctes
L’étude met également en lumière une distinction essentielle entre acheteurs et collectionneurs, qui ne relèvent pas des mêmes logiques comportementales. Le collectionneur se caractérise par un fonctionnement spécifique de son circuit de récompense, la satisfaction étant liée non pas à l’acte d’achat mais au processus de recherche qui y conduit. « Ce n’est pas l’achat qui déclenche la récompense, c’est le processus qui y mène », explique Pauline Vicard, ce qui se traduit par des comportements de surachat et par un investissement significatif en temps, certains répondants déclarant consacrer jusqu’à 15 heures par semaine à leur activité de collection. La valorisation financière des bouteilles joue un rôle de rationalisation de ce comportement, ce qui explique en partie l’impact négatif de la baisse récente des prix sur la confiance de ces profils.

L’entrée dans le vin passe par les pairs
Contrairement à une idée largement répandue, l’entrée dans l’univers des grands vins ne se fait pas principalement par transmission familiale mais par l’intermédiaire des pairs. L’étude montre que le moment de bascule, souvent décrit comme un « aha moment », est presque systématiquement lié à une interaction sociale, qu’il s’agisse d’une recommandation, d’une expérience partagée ou d’une incitation à se former. « Ce moment de réalisation vient toujours des pairs et pas des parents », souligne Pauline Vicard, mettant en évidence l’importance de la transmission horizontale dans la construction du désir.
Une complexité qui reste un moteur d’attractivité
Ce processus d’entrée dans la catégorie repose en partie sur la perception d’une complexité qui suscite la curiosité. « Ce qui les attire, c’est qu’il y a quelque chose qu’ils ne comprennent pas », indique Pauline Vicard, ce qui invite à nuancer les stratégies de simplification. La complexité demeure un moteur d’engagement à condition qu’elle soit accompagnée de règles claires et compréhensibles, notamment en matière d’accès aux allocations et de progression dans l’univers des grands vins.
Accès, éducation, communauté : les trois leviers d’engagement
L’étude identifie trois conditions nécessaires à l’engagement durable des consommateurs. L’accès constitue le premier levier, au-delà du seul pouvoir d’achat, puisqu’il inclut la disponibilité des vins et la lisibilité des mécanismes d’acquisition. L’éducation joue également un rôle structurant, avec une forte appétence des nouvelles générations pour des formats rapides et ciblés, souvent centrés sur les producteurs plutôt que sur les appellations. Enfin, la communauté apparaît comme déterminante, dans la mesure où la montée en gamme est conditionnée par la présence d’un groupe avec lequel partager les vins. « Les consommateurs ne montent en gamme que s’ils ont des gens avec qui boire », résume Pauline Vicard.
Repenser les événements : du produit au lien social
Cette dimension relationnelle se retrouve dans l’analyse des événements, qui sont aujourd’hui largement conçus autour du produit alors que la motivation première des participants relève de la rencontre. « On ne sort pas pour apprendre mais pour rencontrer des gens », observe Pauline Vicard, invitant à repenser les formats pour favoriser les interactions entre participants aux profils et aux intérêts similaires.
Femmes : une fracture majeure du marché
Enfin, l’étude met en évidence une fracture majeure liée au genre, qui constitue la principale différence observée entre les consommateurs. Si les femmes sont aussi nombreuses que les hommes dans les classes d’âge les plus jeunes, leur présence diminue progressivement avec le temps, sans phénomène de retour identifié. « On perd des femmes et on ne les récupère pas », souligne Pauline Vicard, pointant un enjeu encore largement sous-exploré mais potentiellement structurant pour l’avenir du marché.
Vers une distribution de précision
Au total, l’étude dessine les contours d’un consommateur de grands vins plus rare, plus exigeant et fortement structuré par ses interactions sociales, dans un environnement marqué par des contraintes démographiques, économiques et culturelles. Elle invite l’ensemble des acteurs à repenser leurs stratégies autour de la visibilité, de l’accès, de l’éducation et de la communauté, dans une logique de « distribution de précision » impliquant une coordination accrue entre production et distribution. « L’équation reste la même, visibilité, désirabilité, achat », conclut Pauline Vicard, rappelant que la capacité à recréer du désir constitue désormais un enjeu central pour l’écosystème des grands vins.
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