La semaine dernière au 59, rue du Faubourg Saint-Honoré, la Maison Cardin a présenté Venise ’59, une collection automne-hiver qui se veut moins un simple exercice de style qu’un manifeste. Fidèle à l’héritage prospectif de Pierre Cardin, la maison revendique une mode tournée vers l’avant — mais cette fois, l’horizon n’est plus seulement spatial ou technologique : il est climatique. LCV Magazine y était.
Le titre de la collection convoque Venise, ville mythique et fragile, symbole d’une beauté menacée. Depuis des siècles, la Sérénissime vit au rythme de l’acqua alta, ces marées qui envahissent ses places et ses palais. Mais aujourd’hui, la fiction rejoint la prospective : l’élévation du niveau de la mer pourrait, dans quelques décennies, redessiner radicalement la cartographie de la lagune. Dans ce contexte, Venise ’59 imagine la garde-robe d’un monde où l’eau n’est plus un accident mais un environnement.
Cardin toujours précurseur
La collection joue alors sur une tension féconde entre mémoire et anticipation. Les silhouettes convoquent l’iconographie de la cité — capes flottantes, masques, volumes enveloppants qui évoquent l’ombre du carnaval — tout en les projetant dans une esthétique presque spéculative. Les vêtements semblent flotter autour du corps, comme libérés de leur poids matériel, dessinant une allure à la fois spectrale et futuriste.
Au cœur du projet se trouve un programme de recherche initié par Rodrigo Cardin, qui développe au sein de la maison un laboratoire consacré aux textiles de nouvelle génération. L’idée : imaginer des vêtements d’une extrême légèreté, presque immatériels, portés sur des combinaisons capables d’interagir avec le corps. Ces bases techniques régulent la température, accompagnent les mouvements et instaurent un dialogue inédit entre peau, énergie et environnement.
Dans cette perspective, l’habit devient interface. Les dispositifs mécaniques, les accessoires techniques et les superpositions de matières suggèrent une mode hybride, à mi-chemin entre couture et équipement. On retrouve là l’esprit pionnier de la maison Cardin, qui dès les années 1960 explorait la dimension futuriste du vêtement.
Une mode durable et écologique
La dimension écologique de la collection n’est pas seulement narrative. Les matières racontent aussi une autre économie de la mode : tissus issus des stocks dormants de la maison, fibres recyclées, matériaux sourcés à travers le monde pour leur faible impact environnemental. La couture, souvent accusée d’ostentation, se transforme ici en terrain d’expérimentation responsable.
Au fil d’une soixantaine de silhouettes, Venise ’59 esquisse ainsi une hypothèse : celle d’un futur où la technologie ne s’oppose pas à la sensualité mais la prolonge. Les volumes restent fluides, les mouvements amples, comme si la fonctionnalité devait s’accorder avec le plaisir visuel et tactile.
La collection pose finalement une question plus vaste : que peut la mode face aux bouleversements du monde ? Chez Cardin, la réponse passe par l’imagination. L’innovation n’y est pas seulement un outil esthétique ; elle devient une stratégie de résilience. Dans un paysage culturel souvent dominé par la nostalgie, Venise ’59 affirme une conviction rare : la mode peut encore être un instrument de projection — un laboratoire sensible pour penser demain.
Carole Schmitz
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