Dans quelques jours à Paris, sous l’intitulé Mars au féminin, le Centre Culturel Coréen lancera une large programmation consacrée à la création féminine. Mais au-delà de la célébration artistique, l’initiative éclaire surtout des enjeux sociaux majeurs qui traversent la Corée du Sud contemporaine. Et en sous-texte, les discussions sur les inégalités de genre, crise démographique profonde, montée de discours anti-féministes et fractures générationnelles, avec une polarisation croissante des discours politiques.
La programmation de « Mars au féminin » ne constitue pas uniquement un festival thématique : entre dialogue culturel et enceintes sociales, elle s’inscrit dans un débat global sur la place des femmes, la transformation sociale et les grandes mutations démographiques qui traversent aujourd’hui la Corée du Sud. À travers le cinéma, la littérature et la performance, ces rendez-vous offrent au public parisien un panorama complet de la manière dont les femmes sud-coréennes interrogent leur époque mais aussi, comment une société en plein bouleversement, est en train de re-configurer ses imaginaires et ses normes.
Un féminisme devenu sujet politique et médiatique
Le mot « féminisme » est devenu, paradoxalement, tabou dans certains milieux sud-coréens, notamment sous l’effet d’une réaction antiféministe amplifiée sur les réseaux sociaux et portée par des groupes masculinistes. Cette dynamique est particulièrement dans le débat public et politique, au point que certains politiciens conservateurs ont envisagé des mesures jugées controversées concernant la suppression ou l’affaiblissement de structures dédiées à l’égalité des genres, mais sans consensus populaire clair autour de ces idées. (sujet traité par Le Point.fr dès 2024)
Dans ce contexte, l’œuvre de Cho Nam Joo — qui explore les trajectoires individuelles de femmes dans une société qui, malgré son accélération économique, reste socialement très conservatrice — s’inscrit comme un révélateur de ces tensions profondes.

« Kim Ji-young, née en 1982 » : un livre qui a réveillé les débats
Le roman de Cho Nam Joo, Kim Ji-young, née en 1982, est au centre de l’une des manifestations culturelles les plus marquantes de ces dernières années dans le débat sud-coréen. Publié en 2016, il met en scène la vie d’une femme « ordinaire » confrontée à des discriminations structurelles liées au genre — en entreprise, dans la famille ou dans l’éducation. Son impact a été tel qu’il a été interprété comme un catalyseur de discussions sociétales sur le féminisme en Corée du Sud, avec la natalité au coeur de la réflexion, contribuant à une sorte de prise de conscience collective autour des inégalités de genre.
Lors du festival « Mars au féminin », l’autrice de Miss Kim donne voix à huit femmes, de différentes générations, et explore non seulement l’oppression subie mais aussi les formes de résistance silencieuse ou assumée qui émergent face aux normes sociales. Cette polyphonie de voix féminines constitue un contrepoint aux discours politiques souvent dominés par des préoccupations économiques ou démographiques plutôt que, par une vraie réflexion sur l’égalité des genres. La pièce interroge aussi le rôle des femmes dans une société où, malgré une croissance économique spectaculaire, la participation des femmes au marché du travail, et surtout à des postes décisionnels, reste limitée.

La natalité, au coeur des tensions de genre
La Corée du Sud reste structurellement marquée par un effondrement démographique, en dépit d’une légère hausse observée en 2024 : le taux de fécondité y reste l’un des plus bas du monde, autour de 0,75 enfant par femme, bien en-dessous des 2,1 nécessaires pour assurer le renouvellement des générations. (Ndlr : Source Le Figaro) Cet état de fait inquiétant explique pourquoi des propositions radicales ont émergé dans le débat public : un maire sud-coréen a récemment suscité la polémique en suggérant d’« importer des jeunes femmes » d’Asie du Sud-Est pour relancer la natalité dans les zones rurales, idée dénoncée comme contraire à la dignité humaine et vectrice de discriminations. (Ndlr : Source TF1 INFO)
La version cinématographique du livre, qui sera projetée au Centre culturel, avait elle-même relancé les tensions sociales en 2019, avec des campagnes de boycott contre les actrices et une polémique ravivée sur la place des femmes dans la société coréenne. Ces éléments illustrent comment les questions de genre, de famille et de démographie sont désormais au cœur des discussions sociétales en Corée, dépassant largement le cadre des programmes artistiques pour toucher à des enjeux existentiels du pays.
Spiritualité et création : une troisième voie avec Ju Seok
La venue de Ju Seok, religieuse bouddhiste, au sein du Centre Culturel Coréen à l’occasion de l’événement de « Mars au féminin », vient élargir le propos au-delà des seules questions sociales. À travers une performance mêlant poésie, calligraphie et danse, elle propose une autre façon de penser et de vivre les rapports humains.
Cette dimension spirituelle offre une alternative au seul débat politique ou sociétal : elle incarne une réponse poétique et contemplative aux tensions d’une société en crise, et affirme une parole féminine portée non seulement par la politique ou l’activisme, mais aussi par une esthétique du sens et de l’intériorité.
Programme du Festival « Mars au féminin » :
Ciné-club : Kim Jiyoung, née en 1982
le 19 mars à 19h, Auditorium du Centre Culturel Coréen
Rencontre exceptionnelle avec Cho Nam Joo
le 20 mars à 19h, Auditorium du Centre Culturel Coréen
Rencontre-performance avec la vénérable Ju Seok
le 26 mars à 19h, Auditorium du Centre Culturel Coréen
Informations pratiques :
Tous les évènements ont lieu dans l’Auditorium du Centre Culturel Coréen au 20 rue la Boétie, 75008 Paris.

