A l’heure de la génération d’image par l’IA, de la retouche Photoshop et des filtres TikTok, la fabrication de portraits de stars d’Hollywood au siècle dernier peut sembler artisanale et rudimentaire. L’exposition « Face Value : Celebrity Press Photography » au MoMA, le Musée d’Art Moderne à New York, examine comment ces images produites par les studios, pour promouvoir leurs acteurs sous contrat, étaient manipulées avant l’ère numérique.
Fondé en 1935, le département du Film du MoMA (Ndlr : Museum of Modern Art) est l’un des fonds cinématographiques les plus prestigieux au monde, avec plus de 30,000 films datant de 1880 à nos jours, et 1.5 million de photographies de tournage. Pour sa première conservatrice, Iris Barry, constituer une archive d’images documentant l’histoire du cinéma était aussi important que de collecter des films. Ce qui a conduit, des décennies plus tard, à l’acquisition des archives éditoriales de Photoplay (1911–1980) et Dell (1921–1976), deux grands magazines de fans qui ont contribué à définir le star-system hollywoodien, dont sont extraites les 239 photographies de « Face Value: Celebrity Press Photography ».
Modern Art), New York. Photo: Jonathan Dorado Courtesy of MoMA.
Parties recadrées, bras coupés, têtes désincarnées
Ron Magliozzi, aujourd’hui conservateur du département du Film et commissaire de l’exposition, se souvient de l’acquisition des archives de Dell dans les années 80 dans une interview pour le MoMA Magazine: “Je travaillais au MoMA comme assistant quand nous avons trié la collection Dell. Nous sommes allés dans un entrepôt en centre-ville, et mon travail consistait à extraire les documents de presse et à les séparer des photographies de films. On continuait à sortir des photographies qui avaient été retouchées – des parties recadrées, des bras coupés – et le sentiment général était qu’elles étaient inutilisables parce qu’elles avaient été abîmées. Et je me souviens d’avoir pensé à quel point elles étaient formidables, (…) que ce groupe de photographies au sein de la collection disait quelque chose sur le processus hollywoodien et sur ce que ces images étaient censées accomplir”.
C’est ce processus de fabrication de stars, purs produits des studios hollywoodiens, qui est exposé à travers ces photos recouvertes de rubans adhésifs, annotées au crayon ou marquées au correcteur liquide. Dévoilant un maillon essentiel du star system, de la création à la publication, en passant par la manipulation, d’images de célébrités pour nourrir les magazines de fans, Face Value nous rappelle que les célébrités (aujourd’hui « people ») sont des constructions artificielles pour notre consommation de masse, au siècle dernier comme aujourd’hui. Les techniques et les outils ont évolué mais les objectifs restent inchangés: forger une image (aujourd’hui « branding ») pour construire une icône et en fabriquer un mythe. La carrure imposante et l’allure sophistiquée de l’impérieuse Joan Crawford, les traits remodelés et les yeux dévorants d’une Bette Davis pugnace et rebelle, le regard violet sublimé d’Elizabeth Taylor éblouissante et excessive, ou encore la virilité américaine solide et simple de Rock Hudson au sourire rassurant.
Du relief de la rim light au lissage de la ring light
Ce qui frappe tout de suite en découvrant le travail de la soixantaine de photographes représentés (George Hurrell, Clarence Sinclair Bull, Ernest A. Bachrach, Ray Jones, James Manatt) c’est leur utilisation de la lumière dans ces photos en noir et blanc, plus qu’un artifice, un véritable art de construction d’icone, une lumière qui crée une aura de glamour et de mystere, imposant une stature de star intouchable. Un panneau entier de l’exposition est spécifiquement consacré à ces effets d’ombres et lumières.
Plus loin, sur les photos de Jean Harlow, la rim light (lumière de détourage/contour) et les jeux d’ombres la baignent d’un halo de star blonde platine, brillante des cheveux à la peau en passant par sa robe de satin – bombe de séduction. Loin des “ring lights” des influenceurs d’aujourd’hui qui éclairent tout de manière uniforme et frontale, sans zone d’ombre (pour produire des célébrités accessibles et “authentiques”), les photographes de portraits d’Hollywood au XXe siècle orchestraient des éclairages ciselés pour sculpter des mythes.
La technologie – matériel léger, réglages en temps réel, post-traitement de la lumière – et les procédés numériques, qui ont remplacé les détourages, repeintures, masquages, découpes et collages manuels par quelques clics, rendent aujourd’hui la production et la manipulation d’images plus faciles et plus opaques, et la fabrication de célébrités plus industrielle et plus banale. Chacun peut désormais être star de son propre show et diriger sa propre usine à mythes — sans Hollywood.
Face Value : Celebrity Press Photography au MoMA, New York, jusqu’au 21 juin 2026.
En savoir plus sur LCV Magazine
Subscribe to get the latest posts sent to your email.