En 2023, une découverte inattendue dans les caves du restaurant de Paul Bocuse à Collonges-au-Mont-d’Or (69) met au jour un fragment oublié de l’histoire de la Maison Ruinart : dix-huit flacons, conservés depuis 1926 dans des conditions remarquables. Consciente de leur portée patrimoniale, la Maison en reprend la garde. Ces bouteilles rejoignent aujourd’hui l’œnothèque du 4, rue des Crayères à Reims, devenant les plus anciens flacons conservés par Ruinart. L’un d’eux est présenté dans la Cave des Millésimes du pavillon Nicolas Ruinart, comme une trace matérielle du temps.
À l’occasion du centenaire de ce millésime, la chef de caves Caroline Fiot propose une traversée du siècle Ruinart : un dialogue entre le millésime 1926 et les assemblages issus de la vendange 2025, tirés en 2026. Cette mise en regard révèle moins une rupture qu’une continuité sensible, où le style de la Maison se précise et se réinvente à chaque génération.
« Le temps accompagne chaque geste du chef de caves. Ces flacons de 1926 sont une chance rare : ils permettent de lire la mémoire œnologique de la Maison. Les déguster aujourd’hui, c’est traverser un siècle de Champagne », évoque Caroline Fiot, avec émotion.
Ruinart 1926 : un millésime de transition
Les archives de la Maison décrivent une année contrastée. Après un cycle végétatif tardif, l’été s’installe avec une certaine générosité, mais la maturation se joue tardivement, sous un soleil d’octobre. La vigne, fragilisée par les maladies, donne néanmoins une vendange jugée saine et expressive. À l’époque, Maurice Hazart, chef de caves, en propose une lecture nuancée : des vins « élégants, sans grande puissance », ni exceptionnels ni mineurs, mais fidèles à leur année — une expression juste plutôt qu’une démonstration.
La redécouverte des flacons millésimés : une mémoire intacte
Près d’un siècle plus tard, Frédéric Panaïotis, chef de caves de 2007 à 2025, découvre ces flacons en compagnie de Maxime Valery, chef sommelier de la Maison Bocuse. L’état de conservation surprend par sa précision. À l’ouverture, le vin conserve une structure vivante et une énergie inattendue. La dégustation révèle un profil aromatique évolutif, entre fruits mûrs, abricot, agrumes confits, citron et orange confits. Une matière encore habitée, traversée par le temps sans en être effacée.
Paul Bocuse et la transmission des flacons retrouvés
Quelques bouteilles avaient été offertes au chef Paul Bocuse par le successeur de Maurice Hazart. Passionné par les grands vins de 1926, année de sa naissance, il les conserve dans les caves de son restaurant jusqu’en 2023. À leur redécouverte, la majorité des flacons rejoint les réserves de la Maison, intégrant l’œnothèque du 4 rue des Crayères. Ce passage de main en main inscrit le millésime dans une continuité rare, où gastronomie et œnologie partagent une même idée du temps long.
2026 : un héritage prolongé grâce au voyage des papilles
En 2026, cette histoire se prolonge avec la nomination de Caroline Fiot à la tête des caves de la Maison Ruinart. Elle hérite d’un style façonné par ses prédécesseurs et d’un patrimoine vivant qu’elle inscrit dans une lecture contemporaine. La Maison célèbre ce centenaire à Reims, le 10 avril 2026, à travers une expérience confidentielle réunissant dix-huit invités. Une immersion dans les crayères classées à l’UNESCO précède un dîner en cinq séquences, pensé comme un parcours à travers le temps.
Un dîner entre mémoire et création
Imaginé en collaboration avec le chef étoilé Arnaud Donckele, ce parcours gastronomique relie les années 1926 à 2026 à travers des accords issus de l’œnothèque de la Maison. Chaque séquence dialogue avec une époque, une sensibilité, une écriture du vin. Le point culminant de cette traversée est la dégustation du millésime 1926, non comme un objet de musée, mais comme une présence encore active dans le temps présent.
Ruinart : une esthétique du temps long
Fondée au siècle des Lumières, la Maison Ruinart est la plus ancienne maison de champagne. Son identité repose sur le chardonnay, travaillé avec constance pour exprimer une fraîcheur lumineuse et une forme d’équilibre que la Maison décrit parfois comme une « simplexité ». Engagée dans une démarche durable, Ruinart inscrit ses pratiques dans une réflexion continue sur le temps long, la transmission et la préservation de son patrimoine œnologique.
Carole Schmitz
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