Le tapis rouge orne les marches légendaires du Palais du Festival, où les robes scintillantes défilent sous les flashs crépitants. Pas de doute, la magie du festival est de nouveau dans l’air pour cette soirée d’ouverture du Festival de Cannes 2025.
Ce mardi 13 mai, le 78e Festival de Cannes a officiellement levé le rideau. Présentée et animée par Laurent Lafitte, la cérémonie d’ouverture a donné le ton d’une édition à la fois prestigieuse, historique et résolument engagée. Trois discours majeurs ont marqué cette première soirée : ceux de Juliette Binoche, Robert De Niro et Leonardo DiCaprio. Entre hommages et inquiétudes politiques et sociales, ces prises de parole ont transformé la scène du Palais du Festival en une réelle tribune artistique et engagée.
Juliette Binoche : « Créer de la douceur face à la tempête »
La présidente du jury Juliette Binoche a ouvert la cérémonie avec une allocution intense, mêlant souvenirs personnels et préoccupations politiques. Elle a évoqué ses débuts à Cannes en 1985 et le chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui, soulignant avec gravité la responsabilité qui lui incombe désormais : « J’en pèse le privilège, la responsabilité et la nécessité absolue d’humilité. »

Mais c’est surtout par son engagement que l’actrice française a frappé fort. « Les artistes ont la possibilité de témoigner pour les autres. Plus le niveau de souffrance augmente et plus le niveau d’implication est vital. Guerre, misère, dérèglement climatique, misogynie primaire, les démons de nos barbaries ne nous laissent aucun répit. »
Juliette Binoche a rendu un hommage bouleversant à la photojournaliste palestinienne Fatima Hassouma, tuée dans une frappe israélienne à Gaza, au lendemain de l’annonce de sa sélection pour Cannes. « Le vent des colères est aujourd’hui si violent et emporte les plus faibles. Les otages du 7 octobre et tous les otages, les prisonniers, les noyés, qui endurent la terreur et meurent dans un terrible sentiment d’abandon et d’indifférence. Contre l’immensité de cette tempête, nous devons faire naître la douceur. »
Elle a également dénoncé la guerre, le réchauffement climatique et les violences sexistes, rappelant l’importance de l’art dans la résistance au chaos. « L’art reste. Il est le témoignage puissant de nos vies, de nos rêves. Et nous, spectateurs, nous l’embrassons. Que le festival de Cannes où tout peut basculer y contribue », a-t-elle conclu.
Robert De Niro : « L’art est une menace pour les fascistes«
Le moment le plus applaudi de la soirée est sans doute venu de Robert De Niro, très ému en arrivant sur scène. L’acteur légendaire a reçu une Palme d’or d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Fidèle à sa réputation de franc-parler, et après de longues minutes de standing ovation, il a délivré un discours politique et incisif, dénonçant la montée de l’autoritarisme aux États-Unis : « Dans mon pays, nous nous battons aujourd’hui comme des diables pour la démocratie que nous prenions autrefois pour acquise. »

La légende du cinéma a également évoqué l’importance de la liberté artistique et de la collaboration internationale dans le monde du cinéma. Il a souligné la nécessité de rester créatif malgré les menaces : « L’art est le creuset qui rassemble les gens, comme ce soir. L’art recherche la vérité. L’art embrasse la diversité. C’est pourquoi l’art est une menace. C’est pourquoi nous sommes une menace pour les autocrates et les fascistes.«
S’attaquant directement à Donald Trump, il l’a qualifié de « président philistin » pour ses tentatives de mettre des droits de douane exorbitants sur les films produits à l’étranger et réduire le soutien aux arts. « On ne peut pas mettre un prix sur la créativité, mais apparemment on peut y mettre un tarif douanier. Bien sûr, c’est inacceptable. Toutes ces attaques sont inacceptables. Et ce n’est pas seulement un problème américain, c’est un problème mondial. Comme pour un film, nous ne pouvons pas simplement nous asseoir et regarder. Nous devons agir, et nous devons agir maintenant. »
De Niro a conclu par une référence profondément inspirée par les valeurs françaises, qu’il a tenu à prononcer dans la langue de Molière : « Ce soir, et pour les onze jours à venir, nous allons montrer notre force et notre dévotion en rendant hommage aux arts dans ce festival autour de la liberté, l’égalité, la fraternité. Vive le festival de Cannes, merci. »
De Niro, maître et mentor
Leonardo DiCaprio a pris la parole pour rendre hommage à l’homme qu’il considère comme son mentor, la personne à qui il doit toute sa carrière. « J’ai grandi à Los Angeles et comme tous les jeunes acteurs, bien sûr, nous le suivions, nous l’observions sous toutes les coutures, essayions de comprendre comment il faisait pour s’immerger complètement dans ses personnages. Il a été un modèle, ça n’était pas juste un autre grand acteur, c’était l’acteur. »

Dans un discours touchant et personnel, il a raconté leur toute première rencontre pendant le casting du film Blessures secrètes en 1993 : « La seule chose que j’ai trouvé à faire, c’est que je me suis levé et j’ai hurlé vers lui du fond de mon âme! Ça a été un concert de fous rires. Plus tard, Bob a dit au producteur : ‘L’avant-dernier gamin’. Il a changé ma vie. »
DiCaprio a continué à saluer l’héritage artistique de De Niro et l’impact que son travail et sa carrière à eu sur des générations entières d’acteurs : « Il a redéfini ce que le cinéma pouvait être. » Et de conclure, avec une phrase très touchante : « Il n’y a personne de plus méritant pour cette Palme d’or. Félicitations. »
Des hommages à la grande famille du cinéma
Cette cérémonie d’ouverture a également été marquée par d’autres hommages à des personnalités du septième art, disparues récemment. On pense notamment au réalisateur David Lynch, décédé le 16 janvier dernier, et qui était un habitué de l’événement cannois. « Il était musicien, aussi. Il y a peu, il achevait une collaboration musicale avec celle qui vient lui rendre hommage ici ce soir. Ils partageaient le goût de l’étrange et des mondes secrets. Surtout, elle était tout simplement son amie », a indiqué Laurent Lafitte, avant de laisser sa place sur scène à la chanteuse Mylène Farmer, qui a interprété un titre inédit.
Autre figure du cinéma disparue tragiquement il y a de ça quelques semaines, l’actrice belge Émilie Dequenne. « Elle est née au Festival de Cannes. Sa délicatesse humble et puissante va manquer. J’aimerais dédier cette cérémonie d’ouverture à Émilie Dequenne. » , a déclaré le maître de cérémonie, avant de voir l’assemblée se lever d’un seul homme pour applaudir la mémoire de l’actrice.

Ses prises de parole tout au long de la cérémonie ont également salué le « courage » des actrices et des acteurs de parler rappelant que leur « prise de parole est souvent sacrificielle ». « À l’heure où le climat, l’équité, le féminisme, les LGBTQIA+, les migrants, le racisme, ne sont plus seulement des sujets de films, mais également les mots interdits par la première puissance mondiale, nous avons le devoir de nous demander quelle sera notre prise de parole et si nous en aurons le courage. » Et d’ajouter : « Et pas forcément par le discours, mais aussi par nos choix et nos refus« .
Un festival à l’écoute du monde
Ces discours poignants marquent donc l’ouverture puissante de cette 78e édition du Festival de Cannes. Loin de se contenter seulement de glamour et de strass, cette édition a choisi de donner la parole à celles et ceux qui font du cinéma un miroir du monde, un outil de réflexion, de communication et un vecteur de changement et d’éducation.
Et quoi de mieux que le cinéaste Quentin Tarantino pour déclarer, en hurlant, « officiellement ouveeeeeeert ce 78e Festival de Cannes ». Une intervention marquée par un mic drop aussi inattendu que légendaire, comprenez un lâcher de micro à la fin de la performance, pour le réalisateur qui avait reçu la Palme d’or en 1994 pour Pulp Fiction avant de devenir président du jury en 2004.


