Essayiste, Marc Lemonier appartient à cette catégorie d’auteurs qui prennent l’érotisme au sérieux, ce qui, dans le paysage éditorial, relève déjà d’un positionnement quasi philosophique. Chez lui, le sujet n’est ni un tabou à contourner ni un prétexte à provocation : c’est un matériau culturel à part entière, qu’il observe, documente et démonte avec une précision d’entomologiste… et une nette inclination pour le second degré bien placé. Avec Paris Erotique, publié chez La Musardine, il signe moins un guide qu’une exploration très libre — et très assumée — des couches successives du désir parisien. Paris y apparaît comme une ville à deux visages parfaitement synchronisés : celui des cartes postales et celui, plus discret, des arrière-salles de l’imaginaire. Autrement dit, une capitale qui n’a jamais vraiment choisi entre la bienséance architecturale et la tentation permanente de la transgression.
Chez La Musardine, ce type d’objet trouve naturellement sa place : une maison d’édition qui traite le désir comme un champ culturel légitime, sans lui retirer ni sa complexité, ni son ironie, ni cette capacité très particulière à désarçonner le lecteur au moment exact où il pensait simplement “feuilleter un livre sur Paris”. En définitive, Paris Érotique n’est ni un guide sage ni un manifeste tapageur, mais une déambulation érudite et légèrement malicieuse dans une ville qui continue de cultiver son paradoxe fondamental : une élégance très codifiée en surface, et une imagination souterraine qui, elle, refuse obstinément de rester polie.
Paris, capitale de la culture du désir
L’auteur excelle dans cet art de la navigation entre les registres. Il fait dialoguer archives et anecdotes, faits divers et grandes mythologies du fantasme urbain, avec un sens du montage qui donne parfois l’impression qu’un historien aurait décidé de flâner trop longtemps et de prendre des notes sur tout ce qu’on ne met généralement pas dans les guides officiels. On passe ainsi des anciennes maisons closes aux sociabilités contemporaines plus ou moins codées, comme si la ville avait simplement changé de vocabulaire sans jamais vraiment changer de sujet. Ce qui rend le livre particulièrement efficace, c’est son ton. Ni académique jusqu’à l’ennui, ni provocateur jusqu’à la caricature : plutôt celui d’un observateur parfaitement renseigné qui aurait décidé que la morale est un concept optionnel, surtout lorsqu’on descend dans le métro narratif de Paris. Il décrit la capitale comme un organisme vivant, traversé de flux visibles et invisibles, où l’érotisme n’est pas un accident de parcours mais une sorte d’infrastructure parallèle, discrète, continue, presque administrative dans sa persistance.
Carole Schmitz : Qu’est-ce que Paris dit de l’érotisme que d’autres villes ne disent pas ?
Marc Lemonier : Paris est tout simplement la ville la plus érotique du monde, j’ai visité celles qui auraient pu prétendre à ce titre, New York, Londres, Berlin, etc., où règne en apparence une liberté identique. Mais à Paris le culte de l’amour se montre sans pudeur, des œuvres d’art dans les parcs et dans les musées, des boutiques, des lieux voués au libertinage, une ville gay friendly… de plus sans le côté un peu sordide des éroscenter allemands ou des filles en vitrine
Dans Paris Érotique, comment avez-vous choisi ce qui relève du lieu, du fantasme ou de l’histoire ?
Marc Lemonier : Mais je n’ai pas choisi ! C’est justement parce que Paris permet de vivre ou de découvrir tout cela à la fois que la ville est érotique – et donc satisfaire tous les désirs quels que soient leurs natures.
L’érotisme que vous explorez est-il d’abord documentaire ou imaginaire ?
Marc Lemonier : C’est la réalité d’une ville, des œuvres, des lieux, des personnages, des établissements… Mais ce monde réel, parfois très cru est embelli par la fiction qui s’en empare, ou la légende qui l’embellit. Donc les deux.
de Marc Lemonnier, Photo DR
Où placez-vous la frontière entre mémoire des lieux et projection du désir ?
Marc Lemonier : Le plaisir c’est justement de faire exploser cette frontière, il y a des lieux disparus qui réveille le désir, mais je donne aussi des adresses où – si on arrive au bon moment et avec les bonnes personnes – les désirs peuvent non seulement se projeter, mais aussi être satisfaits.
Votre regard relève-t-il davantage de l’historien, de l’écrivain ou du flâneur ?
Marc Lemonier : Je suis un peu des trois, j’ai publié beaucoup de guides décrivant la mémoire légendaire de Paris, ville que je parcoure en tous sens.
Et enfin qu’est-ce que pour vous l’érotisme ?
Marc Lemonier : J’en préfère la définition la plus large possible, qui permet d’embrasser dans un même discours et dans une même promenade – en l’occurrence – la contemplation de statues de beautés dénudées et la visite d’un lieu libertin, la recherche du souvenir d’une maison close et la découverte du Paris gay… Tout ce qui peut favoriser l’expression du désir – sexuel évidemment – et du plaisir des sens.
Marc Lemonier : « Paris érotique » aux éditions La Musardine, sortie le 04 juin 2026
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