Derrière les statistiques, avec 164 féminicides en France l’année dernière, se cache une réalité que la fiction européenne semble enfin à regarder en face. Longtemps cantonnées aux pages des faits divers, les violences faites aux femmes deviennent aujourd’hui le cœur battant de récits, qui ne cherchent plus seulement à divertir, mais à disséquer les mécanismes de l’emprise, du déni et des failles institutionnelles. À travers la série espagnole Querer, la fiction allemande À chacun son secret sur Arte, et la mini-série française L’affaire Laura Stern, c’est tout un système de silence qui est attaqué.
La série Querer : Le séisme du consentement au cœur du foyer
Dans la série espagnole Querer, le titre lui-même porte une charge symbolique immense. En espagnol, le verbe signifie tout à la fois « aimer », « vouloir », « apprécier » et « désirer ». C’est dans cette polysémie que se niche le drame de Miren, une femme de 53 ans qui porte plainte pour viols conjugaux répétés contre son mari, après trois décennies de mariage. Puis, décide de quitter le domicile familial sans prévenir.

La réalisatrice Alauda Ruíz de Azúa choisit de situer l’action à Bilbao pour son authenticité physique et reste dans une chronologie parfaite en refusant les artifices du flash-back. Elle place le spectateur dans une position inconfortable : celle d’un juré obligé de naviguer entre la parole de la victime et le déni de l’entourage. Elle joue sur les codes et les modes relationnels d’une culture basque forte.
L’onde de choc est totale pour les deux fils du couple : Aitor, 31 ans, choisit de témoigner pour son père, tandis que Jon, 24 ans, croit sa mère. Cette division familiale illustre la difficulté de la société à regarder en face les abus commis par un proche. Le travail des acteurs est ici presque athlétique, traduisant par la retenue permanente du corps et le non-dit une déflagration émotionnelle silencieuse. Querer ne traite pas seulement du viol ; elle montre la possibilité de se battre pour enfin « devenir soi-même ».
Féminicide ou le refus d’accepter par Laura Stern
En France, L’affaire Laura Stern diffusée sur France.tv, nous plonge dans une autre forme de tragédie. Laura, incarnée par Valérie Bonneton, comédienne monumentale, qui incarne ce personnage inventé avec une rare intensité, est une pharmacienne qui dédie sa vie à protéger les autres, en animant des groupes de parole pour femmes victimes de violences. Mais le destin bascule lorsqu’elle assiste, impuissante, au meurtre de l’une d’entre elles.
La série dépeint la violence non pas comme un événement exceptionnel, mais comme une succession de faits, des insultes, du dénigrement psychologique et des coups qui, s’ils ne sont pas stoppés, semblent mener inexorablement au drame. Ce qui rend ce récit particulièrement puissant, c’est son regard exigeant sur la justice. Le procès révèle les « angles morts » du parcours judiciaire : la parole des femmes systématiquement mise en doute, les délais administratifs et les failles béantes d’un système incapable de protéger efficacement.
Bien que le récit soit une invention des scénaristes Marie Kremer et Frédéric Krivine, il s’appuie sur des témoignages concrets pour coller à la réalité. Laura Stern passe du statut d’aidante à celui d’accusée après avoir commis « l’irréparable », illustrant la solitude extrême de celles qui se retrouvent broyées par une machine judiciaire trop lente.
À chacun son secret : La spirale des démons intérieurs
Le film allemand de Francis Meletzky, À chacun son secret (Was wir verbergen), déplace le curseur vers l’enquête policière tout en conservant une noirceur psychologique, car le personnage principal est lui-même confronté à ses propres démons. Lorsqu’elle regarde ses affaires, et se plonge dans ses procédures, qu’en est-il de sa vie intime ?

Ici, la thématique de la violence se mêle à celle de la responsabilité. Alors qu’elle traque la vérité derrière une disparition, le livre s’écorne et l’on constate que le secret est toujours le terreau de la violence. Le titre original, « Ce que nous cachons », résume parfaitement le fil rouge de ces trois œuvres : . Qu’il s’agisse de militants anti-avortement ou de drames intimes, la fiction interroge la part d’ombre qui subsiste derrière les façades respectables.
La parole comme acte de résistance collective
Ces œuvres audiovisuelles ne sont pas de simples fictions, elles sont des vecteurs de prise de conscience pour le grand public. Parce que le silence est toujours maintenu dans l’intérêt des prédateurs. Et plus précisément, Querer a résonné en Espagne deux ans après la loi « seul un oui est un oui », rappelant que le consentement doit exister jusque dans l’intimité du lit conjugal. L’affaire Laura Stern a reçu de nombreux prix, dont celui de la meilleure série, pour sa capacité à donner un visage et une voix à ce que les chiffres ne disent pas.
En montrant que la violence touche tous les milieux, ces récits nous invitent à ne plus détourner le regard. Ils nous rappellent que le combat contre les violences faites aux femmes est un processus long, souvent douloureux, mais nécessaire pour sortir de l’emprise.
Informations pratiques :
Si vous êtes victime ou témoin, le 3919 est le numéro national d’écoute.
En cas d’urgence, composez le 17.
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