Longtemps, le Roussillon a surtout été associé à ses rouges généreux et à ses grands Vins Doux Naturels. Pourtant, depuis quelques années, les blancs secs changent clairement la donne. Plus précis, plus frais, plus tendus aussi, ils montrent aujourd’hui un autre visage du vignoble catalan.
Et ce n’est pas un hasard. Entre Méditerranée et Pyrénées, les vignes profitent ici d’un terrain de jeu unique : 14 711 hectares de vignoble dans les Pyrénées-Orientales, dont 80 % plantés en coteaux, parfois jusqu’à 750 mètres d’altitude. Le vent, l’altitude et les sols très variés permettent de garder de la fraîcheur malgré un climat solaire. Le blanc reste encore minoritaire — seulement 12 % du vignoble est planté dans cette couleur — mais la progression est nette. Chaque année, le Roussillon produit environ 44 969 hl de vins blancs, VDN compris, contre 104 083 hl de rouges et 52 602 hl de rosés.
Deux appellations dominent aujourd’hui les blancs secs :
- l’AOP Côtes du Roussillon, qui représente 24 % des volumes
- l’IGP Côtes Catalanes, plus libre dans les assemblages et les styles, qui concentre 76 % de la production
Grenache blanc, grenache gris, macabeu, roussanne, vermentino, mais aussi carignan blanc : les cépages méditerranéens trouvent ici un équilibre très intéressant entre richesse et fraîcheur. Les vins gardent du volume, mais avec des finales salines et des amers élégants qui les rendent particulièrement agréables à table.
Autre élément important : le Roussillon reste le berceau des Vins Doux Naturels, avec 75 % de la production française réalisée sur le territoire. Une culture du blanc qui nourrit aujourd’hui aussi les vins secs.
Les “Ambassadeurs du Roussillon 2026”, vitrine du vignoble
Cette montée en gamme se retrouve aussi dans la sélection des “Ambassadeurs du Roussillon 2026”. Comme l’explique Eric Aracil, directeur adjoint du Conseil Interprofessionnel des Vins du Roussillon : « En mars dernier, plus de 160 vins secs du Roussillon en AOP et IGP, blancs, rosés et rouges, ont été soumis à une dégustation à l’aveugle. Le jury réunissait des sommeliers UDSF des Pyrénées-Orientales, des cavistes, des œnologues, des chefs Toques Blanches Roussillon Occitanie ainsi que des professionnels du secteur. À l’issue de cette dégustation, 34 vins issus de 34 entreprises différentes ont été retenus et désignés “Ambassadeurs du Roussillon 2026”. Véritables références qualitatives, ils sont la vitrine 2026 du Roussillon et expriment au mieux l’identité, le terroir et le savoir-faire du vignoble. » Parmi eux, deux blancs ont particulièrement retenu notre attention.
1 – Mas de Lavail, Carignan Vieilles Vignes 2025 : Le blanc salin qui marque immédiatement
Ce 100 % carignan blanc en IGP Côtes Catalanes (9€) fait clairement partie des bouteilles qui donnent envie de regarder le Roussillon autrement. La robe est limpide. Le nez, très expressif, mêle citron, poire sauvage, pomme verte et feuille de citronnier. C’est précis, intense, sans lourdeur. Puis arrive cette vraie sensation saline dès l’attaque. Une signature logique quand on sait que cette zone était recouverte par la mer pendant des milliers d’années. La bouche garde beaucoup de fraîcheur, avec une belle acidité, des notes de pamplemousse et une finale légèrement amère très agréable. L’ensemble reste fin, droit et particulièrement digeste.
Un vin qui fonctionne très bien sur des poissons grillés, des coquillages ou simplement un déjeuner d’été en terrasse.
2 – Mas Cristine, Côtes du Roussillon blanc 2024 : Le coup de cœur de la rédaction
Autre Ambassadeur du Roussillon 2026, cette cuvée (13,90€) assemble 30 % macabeo, 20 % roussanne, 20 % grenache gris, 20 % grenache blanc et 10 % vermentino. Le nez est immédiatement très ouvert, très fruité aussi : mangue, papaye, ananas, orange. Puis viennent des notes florales d’iris et de jasmin qui apportent beaucoup d’élégance. Le vin réussit à être à la fois fin, délicat et assez puissant aromatiquement. La bouche gagne en ampleur, avec une belle matière, mais garde suffisamment de fraîcheur pour rester très équilibrée. Les beaux amers en finale apportent du relief et évitent toute sensation de lourdeur.
C’est typiquement le genre de blanc qui accompagne facilement toute une table d’été : cuisine méditerranéenne, poissons, volaille citronnée ou plats légèrement épicés.
Quand le Roussillon apprend à travailler avec l’eau
Impossible de parler des blancs du Roussillon sans évoquer le sujet de l’eau. Ici, la sécheresse n’est plus une inquiétude ponctuelle : elle fait désormais partie du quotidien des vignerons. Depuis 2022, les Pyrénées-Orientales traversent une sécheresse historique. En 2023, le département a connu des déficits de pluie allant jusqu’à 60 à 65 % sur douze mois, un niveau qualifié d’“historique” par la préfecture. À Perpignan, il n’est tombé que 245 mm de pluie sur l’année, contre une normale autour de 578 mm. Les nappes phréatiques du Roussillon sont restées à des niveaux extrêmement bas pendant plusieurs années consécutives. Les autorités parlent désormais d’une sécheresse chronique.
Dans ce contexte, certains domaines changent complètement leur manière de travailler la vigne. Et le Domaine Lafage fait clairement partie de ceux qui réfléchissent déjà à l’après. Le domaine s’intéresse notamment à ce que l’on appelle “l’élevage de l’eau” et à l’hydrologie régénérative : mieux retenir l’eau dans les sols, favoriser l’infiltration naturelle, préserver la vie microbiologique et limiter l’évaporation. Une approche qui devient essentielle dans un vignoble méditerranéen où chaque millimètre de pluie compte désormais. Et cela se ressent dans les vins.
3 – Domaine Lafage, Centenaire 2025
Avec Centenaire 2025 (14€), en IGP Côtes Catalanes, Lafage signe un blanc à la fois concentré et très vivant. L’assemblage (80 % grenache blanc et 20 % roussanne issus de très vieilles vignes) garde une vraie fraîcheur malgré une belle richesse de matière. Dès l’attaque, une jolie salinité apporte beaucoup d’énergie. La bouche est vive, ample sans être lourde, avec une finale longue et tendue qui donne immédiatement envie d’y revenir.
Le genre de blanc qui fonctionne parfaitement avec une cuisine estivale simple mais précise. On l’imagine très bien avec des linguine aux palourdes, un poisson rôti au fenouil ou même une burrata accompagnée de pêches blanches grillées et d’huile d’olive.
Clairement, Lafage fait partie de ces domaines sur lesquels il faudra revenir plus longuement.
Un nom historique
Dans le Roussillon, difficile de passer à côté de Maison Cazes. La maison fait partie des grands noms historiques du vignoble et reste encore aujourd’hui l’un de ses porte-drapeaux les plus solides. À Rivesaltes, le domaine a largement participé à faire évoluer l’image des vins du Roussillon, notamment à travers un engagement très précoce dans l’agriculture biologique et la biodynamie. Depuis 2005, l’ensemble du vignoble est certifié AB et biodynamique. Aujourd’hui, le domaine couvre 220 hectares répartis sur plusieurs terroirs du Roussillon et fait du blanc un véritable axe fort de sa production : 40 % des vins produits au domaine sont des blancs.
À la tête de cette dynamique, Lionel Lavail. Une personnalité forte, directe, passionnée, qui parle du Roussillon avec beaucoup d’énergie et sans jamais chercher à lisser son discours. Chez lui, le vin reste une histoire de conviction, de terroir et de plaisir avant tout. Et cela se retrouve parfaitement dans Rolle In Stone 2025, une cuvée IGP Côtes Catalanes composée à 100 % des raisins issus d’une parcelle de rolle. Un blanc pensé comme un vin de plaisir immédiat, accessible mais avec une vraie identité.
4 – Domaine Cazes, Rolle In Stone 2025: Le blanc qui met immédiatement de bonne humeur
“Notre Rolle In Stone est un concentré de bonne humeur avec une touche de Rock & Roll et une note finale de joie de vivre”, résume Lionel Lavail. Le ton est donné. Le vin possède clairement tous les atouts pour séduire : aucun apport boisé, un joli fond minéral, une rondeur naturelle très agréable et surtout un équilibre particulièrement réussi entre richesse et fraîcheur. Dès la première gorgée, des notes de fruits exotiques et d’agrumes roulent sous le palais. Le nez est net, immédiat, très expressif. En bouche, on retrouve une belle acidité, une jolie chair et surtout du caractère. Le rolle garde ici beaucoup d’énergie, avec des arômes presque “crispy”, très frais, avant une finale légèrement épicée et une petite touche saline qui signe bien le style méditerranéen du domaine.
Le genre de bouteille (9€) qu’on ouvre facilement à l’apéritif mais qui tient aussi très bien sur des tapas, des calamars frits ou une cuisine estivale
Lové au pied du pic du Canigou
Changement d’ambiance avec le Domaine La Toupie, chez Jérôme Colas. Un domaine à taille humaine, avec une dizaine d’hectares de vignes seulement, où le travail se fait avec beaucoup de précision et une vraie lecture du terroir.
5. Domaine La Toupie, Fine Fleur 2025 : Le blanc qui gagnera encore avec le temps
Avec Fine Fleur 2025 (15,70€), en AOP Côtes du Roussillon, le domaine signe un assemblage de grenache blanc, grenache gris, macabeu et carignan blanc qui joue davantage sur l’équilibre et l’évolution que sur l’exubérance immédiate. Le vin passe six mois en barrique, mais l’élevage reste parfaitement intégré. Le bois se ressent de façon très discrète, apportant simplement un peu plus de profondeur et de texture sans masquer le fruit ni la fraîcheur. La bouche montre une belle intensité, avec juste ce qu’il faut d’acidité pour garder de la tension. L’ensemble reste frais, précis, avec une finale saline très dynamique qui apporte beaucoup de peps et allonge nettement le vin.
C’est un blanc déjà très agréable aujourd’hui, mais qui a clairement le potentiel pour évoluer encore en cave. Deux à trois années supplémentaires lui permettront sans doute de gagner encore en complexité et en relief. Une bouteille qui trouvera facilement sa place sur une cuisine un peu plus travaillée : poissons en sauce légère, volaille crémée ou risotto aux herbes fraîches.
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